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Société

La vertu qui se déteste : et si l'Occident n'avait jamais cessé d'être chrétien ?

17 min read
Illustration style Moebius : une silhouette en robe, debout dans un vaste désert lumineux à l'aube, retire d'elle-même son manteau de lumière qui se dissout dans l'air ; image de l'effacement de soi érigé en vertu, palette pastel chaude, ligne claire

Cet article ne prend la défense d'aucun camp et ne désigne aucun coupable extérieur. Il propose un outil de lecture, pas un verdict. Son objet n'est ni l'immigration, ni un peuple, mais une psychologie : celle d'une civilisation qui semble tenir son propre effacement pour une vertu. Il s'appuie sur des philosophes et des historiens, dont plusieurs sont chrétiens ou croyants, qui ont tous tenté de comprendre, et non d'accuser.

« Le monde moderne est plein des vieilles vertus chrétiennes devenues folles. » La phrase est de Chesterton, en 1908 [1]. Elle dit ceci : nos valeurs les plus généreuses, la compassion, l'humilité, l'accueil de l'étranger, le souci du faible, ne se sont pas évanouies quand l'Europe a cessé de croire. Elles sont restées. Mais détachées de ce qui les tenait ensemble, elles se sont mises à tourner toutes seules, comme un moteur emballé.

Voici le constat qui intrigue. Une partie du monde occidental, riche, instruite, dominante hier encore, paraît aujourd'hui prise d'un curieux vertige : celui de s'excuser d'exister. Elle s'accuse de son passé, doute de sa culture, hésite à transmettre son histoire, et parfois semble considérer son propre déclin avec une forme de soulagement, presque de noblesse. On a beaucoup expliqué ce phénomène par la politique, l'économie, la démographie. On voudrait ici proposer une autre piste, plus profonde et plus dérangeante.

Et si cet effacement n'était pas une faiblesse venue du dehors, mais une vertu venue du dedans ? Et si l'Occident, en se reniant, ne faisait pas autre chose que pousser jusqu'à l'absurde la morale qu'il a inventée il y a deux mille ans, sans plus s'en rendre compte ?

C'est l'hypothèse que cet article explore. Il ne s'agit pas de dire « voici la vérité », mais « voici une lunette ». Regardons à travers, et voyons ce qu'elle éclaire.


1. Le symptôme : une civilisation qui s'excuse d'exister

Commençons par décrire, sans juger, ce qu'il y a à expliquer.

Une statistique circule, brandie comme une alarme : les Européens de souche ne représenteraient plus que 8 % environ de l'humanité, et leur part recule. Le chiffre n'est pas absurde, mais il est élastique, et c'est là qu'il faut être attentif. Tout dépend de l'endroit où l'on trace le cercle. Comptez-vous les Slaves ? Les Latino-Américains de souche ibérique ? Le trait n'est jamais innocent : on choisit le périmètre du « nous » exactement à la taille qui produit l'effet voulu.

Surtout, la comparaison qui sous-tend l'alarme mélange les niveaux. « Han chinois » désigne un peuple, le plus nombreux du monde (environ 17 % de l'humanité). Mais « blancs européens » n'est pas un peuple : c'est un agrégat de Français, de Polonais, de Grecs, d'Irlandais qui, pendant la plus grande partie de l'Histoire, se sont fait la guerre et ne se sont jamais pensés comme un seul ensemble. Et « Africains » ou « Indiens » ne sont même pas des peuples : ce sont des continents et des sous-continents, qui abritent des milliers d'ethnies et de langues. Comparer un bloc « blanc » à un autre grand bloc supposé homogène, c'est déjà accepter un découpage de l'humanité qui n'a rien d'évident. On compare des choux et des planètes.

Le chiffre, donc, n'est pas le vrai sujet. Car même solide et même grand, il ne devient une menace que pour qui a déjà adopté, parfois sans le savoir, une certaine grille de lecture : celle qui voit dans l'humanité un affrontement entre grands blocs, rangés selon l'origine. Un nationaliste han pourrait faire le même calcul et en tirer la même angoisse. Le nombre ne crée pas l'inquiétude : il en est le thermomètre, pas la preuve. Ce qui nous intéresse ici, c'est précisément cette émotion qu'il déclenche chez certains, et son symétrique exact chez d'autres : l'indifférence, voire le contentement, devant l'idée de cet effacement.

C'est cette émotion qui nous intéresse, des deux côtés. Le politologue Eric Kaufmann a montré que l'anxiété démographique d'une partie des populations occidentales est un fait social mesurable, qu'on peut analyser froidement sans l'épouser ni la moquer [2]. Mais il existe une attitude inverse, tout aussi réelle et bien plus singulière historiquement : non pas défendre les siens, mais éprouver une gêne à le faire. Tenir l'attachement à sa propre culture pour suspect. Trouver plus élégant de se taire, de s'excuser, de céder la place.

« Le ressentiment de l'homme noble, quand il se manifeste en lui, s'épuise dans une réaction immédiate, c'est pourquoi il n'empoisonne pas. » Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale (1887)

Aucune autre civilisation, à son apogée, n'a spontanément cultivé le doute sur sa propre légitimité à durer. Les empires se sont effondrés, mais rarement en jugeant leur propre survie moralement douteuse. Voilà l'énigme. Elle ne se résout ni par « on nous envahit » (qui désigne un dehors et esquive la question intérieure), ni par « tout va bien » (qui nie le symptôme). Elle demande qu'on regarde à l'intérieur. D'où vient cette aptitude si particulière à se retourner contre soi ?


2. L'hypothèse christique : nos vertus viennent-elles de la croix ?

Pour répondre, il faut remonter loin. Et accepter une idée contre-intuitive : nos réflexes les plus « modernes » sont peut-être les plus anciens.

Ce que le christianisme a renversé

L'historien britannique Tom Holland, longtemps fasciné par l'Antiquité païenne, a fini par admettre quelque chose qui l'a troublé [3]. Le monde de Rome et de la Grèce, qu'il admirait, était un monde sans pitié au sens propre : la force y était une vertu, l'esclavage une évidence, le faible un perdant qu'on ne plaignait pas. Ce qui nous paraît aujourd'hui le b.a.-ba de la morale, le dernier vaut autant que le premier, la victime a raison contre le bourreau, le puissant doit s'abaisser, n'allait pas de soi. C'est une révolution précise, datable, qui a un nom : le christianisme.

« Que les faibles ne soient pas simplement écrasés, qu'une vie ne vaille pas moins qu'une autre : tout cela, nous le tenons pour évident. Nous sommes, jusque dans notre athéisme, profondément, viscéralement chrétiens. » Tom Holland, Dominion (2019)

L'idée de Holland est vertigineuse : même ceux qui rejettent le christianisme raisonnent dans ses catégories. Les droits de l'homme, l'universalisme, le souci des minorités, la honte de la domination : ce sont des fruits chrétiens, cueillis sur un arbre qu'on a coupé. Nous croyons avoir quitté la religion. Nous en avons seulement gardé la morale, en oubliant d'où elle venait.

L'anthropologue René Girard avait poussé la démonstration encore plus loin : selon lui, notre obsession moderne pour les victimes, ce réflexe de toujours chercher qui est l'opprimé pour lui donner raison, est la signature même du christianisme, qui le premier a pris le parti du bouc émissaire contre la foule [14]. Le philosophe Marcel Gauchet, de son côté, définissait le christianisme comme « la religion de la sortie de la religion » [13] : une foi qui a porté en elle, dès l'origine, le monde laïque qui finirait par la renier. Autrement dit, notre athéisme lui-même serait une invention chrétienne.

Nietzsche l'avait vu, et il s'en effrayait

Bien avant Holland, un philosophe avait diagnostiqué tout cela, mais pour le déplorer. Nietzsche appelait la morale chrétienne une « morale d'esclaves » [4], et y voyait, dans son pamphlet L'Antéchrist, une entreprise de dévalorisation systématique de la force vitale [16]. Non pour insulter, mais pour décrire un renversement : alors que les puissants de l'Antiquité appelaient « bon » ce qui est fort, noble, débordant de vie, le christianisme aurait inversé la table, sacralisant la faiblesse, la souffrance, l'humilité, le renoncement. La vertu devenait l'art de se faire petit.

Nietzsche annonçait alors une chose que nous vivons peut-être aujourd'hui. Il prédisait que « Dieu est mort » [5], mais que sa morale, elle, lui survivrait longtemps, comme l'ombre d'un mort projetée sur des siècles. Une morale orpheline, sans le ciel qui la justifiait, mais d'autant plus impérieuse qu'elle ne savait plus pourquoi elle commandait.

C'est exactement le point qui nous occupe. Que devient une morale du sacrifice de soi quand elle perd la promesse qui la rendait supportable ?


3. La pénitence sans rédemption

Voici le cœur de l'affaire, et il tient en une dissymétrie.

Le marché que le christianisme proposait

La morale chrétienne demandait beaucoup : reconnais ta faute, bats ta coulpe, sacrifie ton orgueil. Mais elle offrait autant en échange : le pardon, la grâce, la rédemption. On s'accusait, mais on était lavé. On portait sa croix, mais on ressuscitait. La culpabilité avait une sortie. Le péché trouvait son terme dans le pardon.

Retirez maintenant Dieu de l'équation. Que reste-t-il ? La première moitié du marché, sans la seconde. La faute, sans l'absolution. L'examen de conscience permanent, sans confesseur pour dire « va, c'est pardonné ». Reste la pénitence, devenue infinie parce que rien ne la solde plus.

« L'homme occidental s'est convaincu qu'il était le mauvais génie de la planète, la seule source de tous ses maux. Il a fait de la repentance sa nouvelle religion, et de l'auto-flagellation sa morale. » Pascal Bruckner, La Tyrannie de la pénitence (2006)

C'est la thèse que Pascal Bruckner porte depuis quarante ans, et qu'il a condensée en 2006 dans La Tyrannie de la pénitence [15]. Dès 1983 pourtant, dans Le Sanglot de l'homme blanc, il décrivait déjà cette curieuse manière qu'a l'Occidental de tout prendre sur lui [6]. Et il y voyait un piège retors : à force de se croire responsable de tous les malheurs du monde, l'Occident se remet, en creux, au centre de tout. Sa culpabilité est encore une forme d'orgueil. En se flagellant, il se grandit : nul n'est aussi important que celui par qui tout le mal arrive.

La culpabilité devenue identité

Le sociologue américain Philip Rieff avait repéré dès 1966 une mutation parallèle : l'homme occidental moderne ne cherche plus le salut, mais le bien-être psychologique, et il a remplacé le prêtre par le thérapeute [7]. Sauf que la structure mentale, elle, demeure : il faut toujours expier, avouer, se mettre à nu. Simplement, l'aveu ne mène plus nulle part. On tourne dans la confession sans jamais atteindre l'absolution.

La pénitence chrétienneLa pénitence sécularisée
Le point de départLa faute reconnueLa faute reconnue
Ce qu'on exige de soiHumilité, sacrifice, examenHumilité, sacrifice, examen
Ce qui est promis en retourLe pardon, la grâce, la rédemptionRien
Le termeLa réconciliationUne culpabilité sans fin

Lisez ce tableau ligne à ligne : tout est identique, sauf la dernière case. C'est elle qui change tout. Une morale de l'effacement de soi est vivable quand un pardon l'attend. Elle devient un poison lent quand il n'y a plus rien au bout. L'Occident n'a pas inventé une morale nouvelle de la haine de soi. Il a gardé l'ancienne, en perdant la clé qui en ouvrait la porte.


4. L'oikophobie : haïr son chez-soi comme signe de distinction

Il manque encore une pièce. Pourquoi ce reniement, chez certains, n'est-il pas vécu comme une douleur, mais comme une supériorité ?

Le philosophe Roger Scruton a forgé un mot pour cela : l'oikophobie [8], le contraire de la xénophobie. Là où la xénophobie est la peur de l'étranger, l'oikophobie est le rejet du oikos, du foyer, du chez-soi. C'est le réflexe de celui qui, par principe, donne raison à l'autre contre les siens, trouve toujours sa propre culture un peu honteuse et celle d'en face un peu admirable.

« L'oikophobe répudie les liens d'appartenance et voit dans la civilisation qui l'a fait naître la source de tout mal. C'est devenu, pour les élites, une seconde nature. » Roger Scruton, A Political Philosophy (2006)

Scruton observe une chose précise et juste : ce réflexe est surtout celui des élites, des gens éduqués, mondialisés, sûrs d'eux. Et c'est logique. Se détacher de son propre clan suppose un certain confort. Celui qui craint pour sa sécurité s'accroche aux siens ; celui qui ne craint rien peut s'offrir le luxe de les juger de haut. L'oikophobie est une vertu de riche. Elle signale qu'on est au-dessus des attachements vulgaires, qu'on a l'âme assez vaste pour préférer l'humanité lointaine à ses voisins proches.

On retrouve ici, exactement, le mécanisme de la pénitence orgueilleuse de Bruckner. Se renier devient une manière de se distinguer. La honte de soi se porte comme une décoration.


5. Le soin sans rivage : une morale qui protège tout, sauf les siens

Reste un fil que beaucoup pressentent sans oser le tirer, parce qu'il touche aux femmes. Abordons-le avec précision, car c'est là qu'on dérape le plus vite.

Un fait, d'abord

Il existe un écart de genre, mesuré, robuste, croissant. Depuis le milieu des années 2010, les jeunes femmes des pays occidentaux se déclarent nettement plus « progressistes » que les jeunes hommes du même âge, et l'écart atteint dans certains pays vingt à trente points, du jamais-vu. Le journaliste de données John Burn-Murdoch l'a documenté pour le Financial Times [9], la chercheuse Alice Evans en a fait un objet d'étude à part entière [10]. Sur les valeurs liées à l'accueil, à la compassion, à la réparation des torts, les femmes penchent en moyenne davantage que les hommes. Ce n'est pas une opinion, c'est une régularité statistique.

Attention, tout de suite, à ne pas surinterpréter. « En moyenne » ne dit rien d'une personne donnée. Et cet écart est en partie culturel, façonné par l'éducation et l'époque, pas seulement « naturel ». L'anthropologue Joseph Henrich a d'ailleurs montré que la psychologie occidentale elle-même, plus individualiste, plus universaliste, moins clanique que partout ailleurs, a été lentement sculptée par l'Église au fil des siècles [17] : nos dispositions morales ont une histoire, elles ne tombent pas du ciel de la nature. Mais l'écart est là, et il demande une explication, pas un déni.

L'éthique du soin, et son revers

La psychologue Carol Gilligan a proposé en 1982 une distinction devenue classique [11]. Elle décrivait deux grammaires morales : l'une, qu'elle associait à une voix souvent masculine, raisonne en termes de justice, de règles, de droits abstraits ; l'autre, qu'elle entendait plus souvent chez les femmes, raisonne en termes de soin, de lien, de responsabilité envers l'être vulnérable qu'on a en face de soi. Aucune n'est supérieure. Mais elles n'ont pas les mêmes angles morts.

« Le souci de l'autre, poussé à son terme et coupé de tout instinct de conservation, ne sait plus distinguer celui qu'il faut protéger de celui contre qui il faudrait protéger. » (synthèse de la thèse de l'éthique du care)

Voici l'hypothèse, formulée comme structure et non comme reproche : une morale du soin est admirable tant qu'elle garde un rivage, une limite, un « nous » qu'elle protège aussi. Détachée de toute frontière, érigée en absolu, elle se retourne contre ce qu'elle devrait défendre. Elle ouvre la porte sans jamais demander qui entre, parce que demander, ce serait déjà manquer de soin. Et cette même morale du soin, de la douceur, de la préférence pour le faible, est précisément celle que le christianisme a sacralisée et que Nietzsche appelait « féminine ». Le fil des femmes et le fil chrétien ne sont pas deux sujets. C'est le même, vu sous deux lumières.

La morale de la justiceLa morale du soin
Sa questionQuelle est la règle juste ?De qui dois-je prendre soin ?
Sa forceL'impartialité, l'égalitéL'attention, l'empathie, le lien
Son angle mortLa froideur, l'abstractionL'absence de limite, l'oubli de soi
Quand elle s'emballeLa dureté au nom du principeLe sacrifice de soi au nom de l'autre

Le contre-miroir, indispensable

Si l'on s'arrêtait là, on aurait écrit un pamphlet : « les femmes livrent la cité ». Ce serait faux, et lâche. Car les hommes ont leur version exacte du même reniement, simplement déguisée autrement. Là où une morale du soin sans limite cède par excès de compassion, une certaine virilité contemporaine cède par autre chose : la lâcheté rebaptisée tolérance, l'abdication rebaptisée modernité, le confort qui préfère ne pas faire de vagues. L'homme qui détourne le regard pour avoir la paix ne vaut pas mieux que celui qui ouvre toutes les portes par bonté. Les deux abandonnent, l'un par mollesse, l'autre par vertu. Le reniement n'a pas de sexe. Il a seulement deux dialectes.


6. Le miroir : et vous, lecteur ?

C'est ici que l'outil doit se retourner vers celui qui le tient, vous, moi, sous peine de n'être qu'une arme de plus dans une guerre d'opinions.

La philosophe Chantal Delsol, catholique, a écrit que nous vivons « la fin de la chrétienté » : la civilisation chrétienne s'efface, mais ses valeurs, elles, demeurent, devenues des évidences morales que plus personne ne songe à interroger [12]. Nous sommes des chrétiens qui s'ignorent, gouvernés par des commandements dont nous avons oublié qu'ils en étaient. Le philosophe libéral et agnostique Marcello Pera tirait de ce constat une conclusion provocante : même sans la foi, l'Occident aurait intérêt à se savoir chrétien, car c'est la seule façon de comprendre, et donc de ne pas trahir aveuglément, les valeurs qui le font tenir [18].

Alors posons-nous, chacun, la vraie question, celle qui pique. Quand je m'efface, quand je donne raison à l'autre contre les miens, quand je trouve ma propre culture vaguement honteuse : est-ce par générosité réelle, ou par pénitence déguisée ? Est-ce que j'aime vraiment l'autre, ou est-ce que je me hais un peu moi-même, et que je maquille cette haine en vertu pour la rendre présentable ?

« Le contraire de l'amour de soi n'est pas l'amour de l'autre. C'est une autre forme, plus retorse, d'obsession de soi. » (reformulation, d'après Bruckner)

La question est inconfortable parce qu'elle ne laisse pas de refuge. Le nationaliste qui méprise l'étranger et l'oikophobe qui méprise les siens ont peut-être, au fond, le même problème : ils n'arrivent pas à aimer sans détester quelqu'un. L'un déteste l'autre. L'autre se déteste lui-même. Aucun des deux n'a trouvé la paix.


Conclusion : une douceur qui ne soit pas une démission

Au terme de ce chemin, l'outil livre ce qu'il éclaire, sans trancher à votre place.

Peut-être que l'effacement de l'Occident n'est pas un complot ourdi du dehors, mais une fidélité devenue folle : la fidélité d'une civilisation à sa propre morale du sacrifice, qu'elle continue d'obéir alors même qu'elle a oublié le Dieu qui la fondait et perdu le pardon qui la rendait vivable. Une vertu, oui. Mais une vertu coupée des autres, livrée à elle-même, et qui finit par se confondre avec son contraire : aimer tout le monde au point de ne plus pouvoir s'aimer, prendre soin de l'autre au point de ne plus prendre soin des siens.

Si c'est juste, alors le remède n'est ni dans la haine de l'étranger, ni dans la haine de soi. Il est dans une chose plus difficile et plus rare : une douceur qui ne soit pas une démission. Une bonté qui garde un rivage. Une générosité assez solide pour savoir aussi se défendre. On peut tendre la main sans se renier, accueillir sans s'effacer, aimer l'autre sans se mépriser soi-même. C'est moins héroïque que le sacrifice, et bien plus exigeant.

Et vous : votre générosité est-elle un débordement de force, ou une expiation déguisée ? Aimez-vous l'autre parce que vous vous aimez assez pour partager, ou parce que vous ne vous aimez plus assez pour rester ?


Les données clés en un coup d'oeil
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Sources and references

  • [1][1] G.K. Chesterton, *Orthodoxy* (John Lane, 1908)Voir la source
  • [2][2] Eric Kaufmann, *Whiteshift: Populism, Immigration and the Future of White Majorities* (Allen Lane, 2018)Voir la source
  • [3][3] Tom Holland, *Dominion: How the Christian Revolution Remade the World* (Little, Brown, 2019)Voir la source
  • [4][4] Friedrich Nietzsche, *La Généalogie de la morale* (1887)Voir la source
  • [5][5] Friedrich Nietzsche, *Le Gai Savoir*, §125 « L'insensé » (1882)Voir la source
  • [6][6] Pascal Bruckner, *Le Sanglot de l'homme blanc* (Seuil, 1983)Voir la source
  • [7][7] Philip Rieff, *The Triumph of the Therapeutic: Uses of Faith after Freud* (Harper & Row, 1966)Voir la source
  • [8][8] Roger Scruton, *England and the Need for Nations* (Civitas, 2004)Voir la source
  • [9][9] John Burn-Murdoch, « A new global gender divide is emerging », *Financial Times*, 26 janvier 2024Voir la source
  • [10][10] Alice Evans, *The Great Gender Divergence* (projet de recherche, King's College London)Voir la source
  • [11][11] Carol Gilligan, *In a Different Voice: Psychological Theory and Women's Development* (Harvard University Press, 1982)Voir la source
  • [12][12] Chantal Delsol, *La Fin de la chrétienté* (Cerf, 2021)Voir la source
  • [13][13] Marcel Gauchet, *Le Désenchantement du monde : une histoire politique de la religion* (Gallimard, 1985)Voir la source
  • [14][14] René Girard, *Je vois Satan tomber comme l'éclair* (Grasset, 1999)Voir la source
  • [15][15] Pascal Bruckner, *La Tyrannie de la pénitence : essai sur le masochisme occidental* (Grasset, 2006)Voir la source
  • [16][16] Friedrich Nietzsche, *L'Antéchrist* (1888)Voir la source
  • [17][17] Joseph Henrich, *The WEIRDest People in the World* (Farrar, Straus and Giroux, 2020)Voir la source
  • [18][18] Marcello Pera, *Why We Should Call Ourselves Christians* (Encounter Books, 2011)Voir la source

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