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Société

Aimer l'humanité pour ne pas aimer son voisin ?

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Illustration Moebius : un homme observe au télescope un horizon lointain de villes et de planètes, tandis que derrière lui, à une fenêtre éclairée, une vieille voisine et un enfant tendant un dessin restent oubliés ; des cercles concentriques rayonnent dans le paysage

Cet article ne désigne pas un camp qui aimerait mieux que l'autre. Il confronte une idée qui circule, celle d'un « amour de l'humanité » payé par les proches, à l'étude scientifique qu'on invoque pour la soutenir, puis à vingt-cinq siècles de philosophie morale. Le lecteur en tirera ses propres conclusions.

« Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d'aimer ses voisins. » Rousseau écrit cette phrase en 1762, dans les premières pages de l'Émile, pour mettre en garde contre « ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux » [1].

On la croirait tirée d'un échange vu cette semaine sur X. Une internaute y résume la frontière politique ainsi : « Être de gauche c'est d'abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi. Être de droite c'est l'inverse. » Un autre lui répond, étude à l'appui, que les conservateurs concentrent leur souci moral sur leur pays et les progressistes sur l'humanité entière. Comme l'attention morale est limitée, aimer l'humanité en général reviendrait à moins aimer les gens qu'on connaît. Il en conclut que cet amour abstrait est une forme d'antihumanisme.

L'argument a de quoi convaincre : une intuition ancienne, une carte de chaleur aux couleurs vives dessinée en cercles concentriques, et la caution de Nature Communications. Il mérite qu'on aille vérifier ce que l'étude mesure, ce que vaut l'intuition de Rousseau, et à quoi l'on reconnaît un amour du lointain sincère.

Faites d'abord un petit exercice, il servira tout au long de la lecture.


1. L'exercice des seize cercles

Voici les seize cercles utilisés par les chercheurs, du plus intime au plus vaste. Votre souci moral, c'est-à-dire le sentiment que le bien-être d'un être compte et que vous avez des devoirs envers lui, s'étend jusqu'à quel cercle ? Notez mentalement votre réponse.

Seize cercles concentriques, du plus intime au plus vaste : vos proches (famille, amis, connaissances), puis l'humanité (pays, continent, monde), puis au-delà de l'humain (animaux, êtres vivants, choses naturelles, tout ce qui existe).

Gardez ce chiffre en tête jusqu'à la conclusion.


2. Une très vieille image

La psychologie moderne n'a pas inventé ces cercles. On les trouve dans toute la philosophie morale occidentale, et presque jamais pour opposer le proche au lointain.

Hiéroclès : ramener les cercles vers le centre

Au IIe siècle de notre ère, le stoïcien Hiéroclès décrit chaque être humain entouré de cercles successifs : son esprit et son corps, puis ses parents, sa famille, ses concitoyens, et enfin le genre humain [2]. Le travail moral consiste selon lui à « resserrer » ces cercles, à traiter les plus éloignés un peu comme les plus proches. Le stoïcien se veut citoyen du monde, mais il part du centre et tire l'extérieur vers lui, sans jamais sacrifier le centre.

Adam Smith : le tremblement de terre en Chine

En 1759, Adam Smith propose dans la Théorie des sentiments moraux une expérience de pensée assez cruelle [3]. Imaginez que l'Empire de Chine soit englouti par un tremblement de terre. Un Européen sensible apprend la nouvelle, exprime sa tristesse, médite un moment sur la fragilité de la vie, puis retourne à ses affaires et dort tranquille. Qu'il doive perdre son petit doigt le lendemain, en revanche, et il passera une nuit blanche.

Smith constate sans s'indigner. Notre sympathie spontanée décroît avec la distance et dessine des cercles autour de nous : soi, la famille, les amis, la patrie. Il ajoute aussitôt que si l'on proposait à ce même homme de sauver son petit doigt au prix de cent millions de Chinois, il serait horrifié. Ce qui le retient, d'après Smith, est moins l'amour de l'humanité, trop faible pour peser, que la voix du « spectateur impartial », cette conscience qui nous rappelle que nous ne sommes qu'un parmi d'autres. Chez lui, le lointain est protégé par un principe plus que par un sentiment.

Burke : le petit peloton, premier maillon

Edmund Burke, l'une des figures fondatrices du conservatisme, écrit en 1790 une phrase qu'on cite souvent à moitié [4] :

« Être attaché à sa subdivision, aimer le petit peloton auquel on appartient dans la société, c'est le premier principe, le germe pour ainsi dire, des affections publiques. C'est le premier maillon de la chaîne par laquelle nous nous avançons vers l'amour de notre pays et de l'humanité. » Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution de France (1790)

On retient le « petit peloton » et on laisse tomber la fin de la phrase, qui parle de l'humanité. Pour Burke, l'attachement aux proches est l'école de l'amour du genre humain. Il redoute qu'on saute les étapes et qu'on prétende aimer l'humanité sans avoir appris l'attachement là où il s'apprend.

De Hiéroclès à Burke, la tradition va donc du proche vers le lointain, et passe par le premier pour atteindre le second. La taille du cercle l'intéresse moins que l'ordre dans lequel on le parcourt.


3. Ce que l'étude mesure vraiment

L'étude invoquée a été publiée en 2019 dans Nature Communications par Adam Waytz, Ravi Iyer, Liane Young, Jonathan Haidt et Jesse Graham, sous le titre « Ideological differences in the expanse of the moral circle » [5]. Jonathan Haidt est connu pour ses travaux sur les fondements de la morale et pour ses critiques du conformisme progressiste des universités [6]. On ne le soupçonnera pas de complaisance envers la gauche, ce qui rend la lecture de ses résultats d'autant plus intéressante.

Sept études, près de 38 000 participants

L'article regroupe sept études. Les cinq premières, menées sur le site YourMorals.org auprès de dizaines de milliers de participants, mesurent des attitudes : amour de la famille, amour des amis, attachement à la nation, identification à l'humanité entière. Les deux dernières, plus modestes (131 et 263 personnes recrutées aux États-Unis), reprennent l'exercice des seize cercles que vous venez de faire.

Le résultat principal est net. Les progressistes étendent leur souci moral à des cercles plus larges, les conservateurs le concentrent sur des cercles plus étroits. Les auteurs parlent d'universalisme d'un côté et de « paroissialisme » de l'autre, un terme sans connotation péjorative en psychologie, qui désigne la préférence pour son groupe d'appartenance.

Sur ce point, le tweet a raison. Les difficultés commencent avec le détail des mesures.

Premier écart : la carte ne montre pas ce qu'on croit

L'image qui circule correspond à la figure 5 de l'article : deux disques, conservateurs et progressistes, avec des taches de chaleur rouges. On la lit spontanément comme une carte de l'affection, où le rouge marquerait l'endroit où l'on aime le plus.

Chaque participant devait en fait cliquer sur le cercle qui marque la limite de son souci moral. La tache rouge indique où la plupart placent leur frontière, et les chiffres surprennent. Chez les conservateurs, le pic se situe vers les cercles 3 et 4, ceux des amis, assez loin du cercle 7 qui représente le pays. Chez les progressistes, il se situe vers les cercles 13 à 15 : les animaux de l'univers, les êtres vivants, les plantes, donc bien au-delà de l'humanité.

Le graphique révèle quelque chose de plus étrange que le tweet. Une partie des progressistes interrogés se reconnaît des devoirs envers les arbres et les extraterrestres, et une partie des conservateurs n'en reconnaît guère au-delà de ses amis. Il s'agit de frontières déclarées par 131 Américains recrutés en ligne, et les auteurs présentent cette carte comme une illustration, sans test statistique.

Deuxième écart : la somme nulle était dans l'exercice

L'argument du tweet repose sur une prémisse : l'attention morale serait limitée, si bien que ce qu'on donne au lointain serait retiré au proche. L'étude permet de vérifier ce point.

Dans l'étude 3a, chaque participant recevait 100 points, que les chercheurs appellent des « unités morales », à répartir entre les seize cercles, un peu comme on partagerait 100 euros entre ses proches et des associations. Chaque point accordé aux animaux était forcément retirée à la famille, puisque la règle du jeu l'imposait. Les auteurs reconnaissent eux-mêmes que cette contrainte est artificielle.

Ils ont donc mené l'étude 3b, sans limite de points : chacun en distribuait autant qu'il voulait, et les totaux sont allés de 10 à des nombres astronomiques. Les conservateurs y réservent toujours une proportion un peu plus forte aux humains. En revanche, la quantité totale de souci moral ne varie pas avec l'orientation politique, ni pour les humains, ni pour les non-humains, ni au total. Les corrélations sont proches de zéro.

Quand on ne les force pas à choisir, les progressistes accordent donc autant que les autres aux humains, et donnent en plus aux animaux et au reste.

Troisième écart : la famille et les amis

Reste la comparaison la plus sensible, celle des proches. Dans l'étude 1a, le conservatisme est bien associé à un peu plus d'amour déclaré pour la famille et un peu moins pour les amis. Les auteurs qualifient eux-mêmes ce lien d'« extrêmement faible » : une corrélation de 0,065, à peu près invisible à l'échelle d'un individu. Les écarts nets portent sur la nation et le monde, avec des corrélations de 0,3 à 0,46.

Les auteurs ajoutent que ces catégories sont les leurs. Un progressiste peut très bien vivre ses amis comme un cercle plus intime que sa famille.

Ce qu'on fait dire à l'étudeCe que l'étude montre
Les conservateurs aiment d'abord leur paysLa frontière déclarée des conservateurs se situe surtout autour des amis
Les progressistes aiment d'abord l'humanitéLa frontière déclarée des progressistes va souvent jusqu'aux animaux et aux plantes
L'attention morale est limitéeLa limite était imposée par l'exercice (étude 3a)
Le lointain se paie par moins d'amour pour les prochesSans limite imposée, le total de souci moral est le même à gauche et à droite (étude 3b)
La gauche aime moins sa familleL'écart sur la famille est « extrêmement faible » (r = 0,065)

Et la formule de départ ?

La phrase de l'internaute (« le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ») n'est pas mieux confirmée. L'étude ne dit nulle part que les progressistes placent le monde avant leurs proches, seulement que leur cercle va plus loin. Chaque camp a tiré les mêmes données dans le sens qui l'arrangeait.

Les auteurs, eux, restent prudents. Selon eux, c'est la répartition du souci moral qui alimente les conflits politiques, et sa quantité n'y est pour rien. Ils ignorent aussi dans quel sens joue la causalité : l'idéologie façonne peut-être le cercle, le cercle façonne peut-être l'idéologie, et sans doute les deux au fil d'une vie.

Deux styles de pensée

Les auteurs ne s'en tiennent pas aux opinions. Dans les études 2a et 2b, ils présentent aux participants des figures abstraites, des ensembles plus ou moins resserrés, sans aucun contenu politique. Les progressistes préfèrent les ensembles ouverts et peu structurés, les conservateurs les ensembles compacts aux contours nets. Les auteurs y voient une différence dans la manière de traiter l'information, qui précède les idées politiques [5].

D'autres travaux vont dans le même sens. En 2015, Thomas Talhelm, Jonathan Haidt et leurs collègues ont observé sur plus de 5 000 personnes que les progressistes pensent de façon plus analytique : ils isolent un objet de son contexte et raisonnent par règles générales, valables pour tous [19]. Les conservateurs pensent de façon plus holistique, en partant des relations et des situations. Leur expérience la plus frappante va plus loin : un bref entraînement à la pensée analytique suffit à rendre les opinions des participants un peu plus progressistes, et un entraînement à la pensée holistique les rend un peu plus conservatrices.

La personnalité compte aussi. Les progressistes sont en moyenne plus ouverts à l'expérience, plus curieux et plus attirés par la nouveauté, les conservateurs plus ordonnés, plus attachés aux conventions et mieux organisés [20]. Une vaste synthèse de John Jost et de ses collègues relie le conservatisme à un besoin d'ordre et de structure et à une moindre tolérance à l'ambiguïté [21]. Les valeurs suivent la même pente : à droite pèsent davantage la loyauté, l'autorité et le sacré, qui portent toutes sur un groupe défini [6].

Mis bout à bout, ces résultats dessinent deux manières de se soucier des autres. Le souci de gauche passe par des principes valables pour tous, au point de déborder l'humanité : il est plus abstrait, et moins centré sur l'humain. Le souci de droite passe par des liens concrets avec des personnes et des groupes connus, au prix d'une frontière plus nette avec les inconnus. Il s'agit de tendances moyennes, observées sur des groupes, et chacun de nous combine les deux à des degrés divers.


4. L'argument dans sa version la plus forte

L'intuition de Rousseau n'est pas réfutée pour autant. Une étude qui ne prouve pas une thèse ne prouve pas son contraire, et l'idée qu'aimer de loin dispense d'aimer de près s'appuie sur d'autres arguments, plus solides que la carte de chaleur.

L'empathie est un projecteur

Le psychologue Paul Bloom a consacré un livre entier à ce paradoxe, Against Empathy (2016) [7]. L'empathie, le fait de ressentir ce que ressent autrui, fonctionne selon lui comme un projecteur : elle éclaire intensément un visage ou une histoire et laisse le reste dans l'ombre. Elle penche vers ce qui nous ressemble, vers ce qui est proche, vers ce qu'on nous raconte. Un enfant qu'on peut nommer mobilise davantage qu'un million d'enfants anonymes.

Bloom en tire une conclusion intéressante. Nos ressources émotionnelles sont réellement limitées, et c'est pour cette raison qu'il ne faut pas compter sur elles pour s'occuper du lointain. Le lointain relève de la raison et des principes, comme chez Adam Smith.

Les limites de la relation

L'anthropologue Robin Dunbar a montré qu'un être humain entretient au plus 150 relations sociales stables environ [8]. On peut se soucier de millions de personnes, on n'en connaît vraiment que quelques dizaines. Et le temps passé auprès d'un parent malade, d'un ami en difficulté ou d'un voisin isolé est strictement compté : une heure donnée ici manque ailleurs.

L'argument de la somme nulle retrouve ici sa force. Le souci déclaré n'a peut-être pas de limite, mais le temps, l'attention et l'argent en ont une.

Mrs Jellyby et la philanthropie télescopique

La littérature a donné un visage à ce travers. Dans La Maison d'Âpre-Vent (1853), Charles Dickens invente Mrs Jellyby, tout entière occupée d'une mission en Afrique, à Borrioboola-Gha [9]. Elle écrit des lettres du matin au soir pour cette cause lointaine pendant que ses enfants, sales et livrés à eux-mêmes, dégringolent dans l'escalier. Dickens intitule le chapitre « Philanthropie télescopique », pour ce regard qui voit nettement ce qui est très loin et plus rien de ce qui est sous son nez.

Dans Les Frères Karamazov (1880), Dostoïevski fait rapporter par le starets Zosime la confession d'un médecin : plus il aime l'humanité en général, moins il aime les hommes en particulier [10]. En rêve, il se ferait crucifier pour le genre humain, mais il ne supporte pas de partager une chambre deux jours avec quelqu'un.

L'alibi moral

La psychologie expérimentale a un nom pour ce mécanisme, l'autorisation morale (moral licensing). Après avoir bien agi, ou simplement affiché de bonnes intentions, on s'accorde sans s'en rendre compte un peu plus de latitude [11]. Dans une expérience souvent citée, des participants qui venaient d'acheter des produits écologiques se sont montrés ensuite moins généreux, et plus enclins à tricher, que ceux qui avaient acheté des produits ordinaires [12].

Ces travaux ont leurs limites, car certains effets se répliquent mal et leur ampleur reste discutée. Ils décrivent tout de même un risque plausible : qui vient de signer une pétition pour la planète a déjà eu sa dose de satisfaction morale, et la visite au voisin âgé peut attendre.

Dans sa version la plus solide, l'argument de Rousseau ne prétend donc pas qu'aimer l'humanité empêche d'aimer son voisin. Il dit qu'aimer l'humanité coûte moins cher et peut servir d'alibi.


5. Les limites de l'argument

Ce risque d'alibi n'a pourtant pas de couleur politique.

Rien n'oblige à choisir

L'autorisation morale décrite par les psychologues touche tout le monde, et pas seulement les militants de la cause animale. Le patriote qui se sent quitte envers ses compatriotes parce qu'il a pavoisé le 14 Juillet, le paroissien qui se sent quitte envers son prochain parce qu'il a donné à la quête : le mécanisme est le même. On peut aimer « la France » de façon parfaitement abstraite, sans jamais adresser la parole à la voisine du troisième.

L'étude 3b suggère par ailleurs qu'un cercle plus large ne se paie pas forcément au centre. Rien ne montre qu'une personne qui étend son souci aux animaux en retire à ses enfants.

Le cercle qui s'élargit, une histoire de progrès

L'argument de l'antihumanisme laisse de côté un fait historique. Dans The Expanding Circle (1981), le philosophe Peter Singer montre que l'histoire morale de l'humanité peut se lire comme un élargissement progressif du cercle : du clan à la tribu, de la tribu à la nation, de la nation à l'espèce [13]. Si l'on a fini par accorder des égards à l'étranger, à l'esclave ou à l'ennemi vaincu, c'est grâce à cet élargissement. Dans un article célèbre de 1972, Singer soutenait aussi qu'un enfant qui se noie à mille kilomètres mérite autant notre aide qu'un enfant qui se noie à nos pieds [14].

Singer est très discuté, et à juste titre sur bien des points. Mais on ne peut pas tenir pour un symptôme d'antihumanisme le simple fait d'étendre son souci au-delà des siens : l'abolition de l'esclavage est passée par là.

Qui donne vraiment ?

Il resterait à savoir si les personnes au cercle large délaissent leurs proches dans les faits, et les données sont plus rares qu'on ne le croit. Dans Who Really Cares (2006), Arthur Brooks soutient qu'aux États-Unis les conservateurs religieux donnent davantage que les progressistes laïques, en argent, en sang et en heures de bénévolat [15]. L'écart tient largement à la pratique religieuse et aux dons aux églises, et ses chiffres ont été contestés. Surtout, Brooks mesure qui donne, pas qui aime ses proches, et sur ce second point nous n'avons pas de bonne mesure.


6. Le vrai critère : à qui revient la facture ?

Ni la taille du cercle ni l'étiquette politique ne permettent donc de distinguer l'amour sincère de l'amour commode. Une question plus terre à terre le permet : qui paie ?

Aimer de loin, aimer aux frais des autres

On peut étendre son cercle de deux manières. La première consiste à y mettre soi-même du temps, de l'argent et de l'attention, en sachant que ces ressources sont limitées et qu'il faudra arbitrer. La seconde consiste à demander que d'autres s'en chargent : l'État, l'impôt, « la société ». La première coûte quelque chose à celui qui s'y engage, ce qui la rend probante. La seconde ne lui coûte rien, et l'alibi devient parfait.

Frédéric Bastiat l'écrivait en 1848, quand la jeune République voulait inscrire la fraternité dans la loi : la fraternité est spontanée ou elle n'est pas, et la décréter revient à l'anéantir [16]. Une solidarité imposée par la loi peut être utile, nécessaire même, mais celui qui la vote la paie avec l'argent des autres et ne peut guère la compter comme un acte d'amour. Bastiat définissait d'ailleurs l'État comme « la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde » [17].

Les deux mondes de Hayek

Friedrich Hayek a donné à ce problème sa forme la plus aboutie [18]. Nous vivons selon lui dans deux mondes à la fois. Le petit monde de la famille, des amis et de la tribu fonctionne à la solidarité directe et au partage. Le grand monde de la société étendue, celui des millions d'inconnus, fonctionne à des règles abstraites : le contrat, la propriété, l'échange. Nos instincts moraux se sont formés dans le premier, notre prospérité dépend du second.

L'erreur, pour Hayek, consiste à appliquer les règles de l'un à l'autre. Gérer sa famille selon les lois du marché la détruirait. Gérer une société de soixante-huit millions d'habitants comme une grande famille, avec un chef qui répartit selon les besoins, la détruirait tout autant.

Cette distinction éclaire le débat. « Aimer l'humanité » peut vouloir dire respecter les règles qui permettent à des inconnus de coopérer en paix, ce qui relève de la sagesse. Cela peut aussi vouloir dire transposer à l'échelle du monde la chaleur de la tribu, ce qui relève de l'utopie au sens propre : une tribu de huit milliards de personnes n'existe pas, et qui prétend l'aimer aime forcément une abstraction.

Amour du procheAmour du lointain par principeAmour du lointain par procuration
Ce qu'il engageDu temps, de la présenceDe l'argent, des choix de vieDes opinions, des votes
Qui paieSoi-mêmeSoi-mêmeLes autres
Son risqueL'égoïsme de clanLa dispersionL'alibi moral
Sa preuveVisible par les prochesVérifiable dans les actesInvisible

Ce tableau classe des gestes : chacun passe d'une colonne à l'autre dans la même journée.


Conclusion : un cercle, pas un verdict

Et le cercle que vous avez choisi au début ?

L'étude invoquée en dit beaucoup moins qu'on ne voudrait. Un cercle large ne prouve pas un cœur sec envers les proches, un cercle étroit ne prouve pas un cœur fermé au monde. Les chercheurs ont observé des répartitions différentes du souci moral, avec une quantité totale identique. Ceux qui y voient la preuve de l'antihumanisme de la gauche lui prêtent une thèse qu'elle ne soutient pas, et ceux qui y lisent la supériorité morale des universalistes font la même erreur dans l'autre sens.

L'intuition de Rousseau sort pourtant intacte de cette mise au point, car elle visait la sincérité plus que la taille du cercle. Rousseau soupçonne le philosophe qui aime les Tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins, celui qui se sert du lointain comme d'une échappatoire. Chacun peut s'appliquer ce soupçon, quel que soit son camp, en se demandant ce que lui coûte à lui son souci des autres.

Burke voyait dans le petit peloton le premier maillon de la chaîne qui mène à l'humanité, et Smith confiait le lointain à la conscience plutôt qu'au sentiment. Tous deux invitent à commencer par le centre, et à ne pas laisser l'amour de l'humain en général tenir lieu d'amour des humains en particulier.

Si vous dessiniez votre cercle d'après le temps et l'argent que vous avez réellement donnés cette année, de votre poche, ressemblerait-il à celui que vous avez déclaré au début ?


Les données clés en un coup d'oeil
Infographie - Aimer l'humanité pour ne pas aimer son voisin ?

Sources and references

  • [1][1] Jean-Jacques Rousseau, *Émile, ou De l'éducation*, livre I (1762) — Voir la source
  • [2][2] Hiéroclès le stoïcien, fragment conservé par Stobée, *Anthologie*, IV, 27, 23 ; voir Ilaria Ramelli, *Hierocles the Stoic: Elements of Ethics, Fragments and Excerpts* (Society of Biblical Literature, 2009) — Voir la source
  • [3][3] Adam Smith, *Théorie des sentiments moraux*, partie III, chapitre 3 et partie VI, section II (1759) — Voir la source
  • [4][4] Edmund Burke, *Réflexions sur la Révolution de France* (1790) — Voir la source
  • [5][5] Adam Waytz, Ravi Iyer, Liane Young, Jonathan Haidt & Jesse Graham, « Ideological differences in the expanse of the moral circle », *Nature Communications*, 10, 4389 (2019) — Voir la source
  • [6][6] Jonathan Haidt, *The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion* (Pantheon, 2012) — Voir la source
  • [7][7] Paul Bloom, *Against Empathy: The Case for Rational Compassion* (Ecco, 2016) — Voir la source
  • [8][8] Robin Dunbar, « Neocortex size as a constraint on group size in primates », *Journal of Human Evolution*, 22 (1992) — Voir la source
  • [9][9] Charles Dickens, *La Maison d'Âpre-Vent* (*Bleak House*), chapitre 4, « Philanthropie télescopique » (1853) — Voir la source
  • [10][10] Fiodor Dostoïevski, *Les Frères Karamazov*, livre II, chapitre 4 (1880) — Voir la source
  • [11][11] Anna C. Merritt, Daniel A. Effron & Benoît Monin, « Moral Self-Licensing: When Being Good Frees Us to Be Bad », *Social and Personality Psychology Compass*, 4 (2010) — Voir la source
  • [12][12] Nina Mazar & Chen-Bo Zhong, « Do Green Products Make Us Better People? », *Psychological Science*, 21 (2010) — Voir la source
  • [13][13] Peter Singer, *The Expanding Circle: Ethics, Evolution, and Moral Progress* (Princeton University Press, 1981) — Voir la source
  • [14][14] Peter Singer, « Famine, Affluence, and Morality », *Philosophy & Public Affairs*, 1 (1972) — Voir la source
  • [15][15] Arthur C. Brooks, *Who Really Cares: The Surprising Truth About Compassionate Conservatism* (Basic Books, 2006) — Voir la source
  • [16][16] Frédéric Bastiat, *Justice et fraternité* (1848) — Voir la source
  • [17][17] Frédéric Bastiat, *L'État* (1848) — Voir la source
  • [18][18] Friedrich A. Hayek, *La Présomption fatale : les erreurs du socialisme* (PUF, 1993 ; éd. originale 1988) — Voir la source
  • [19][19] Thomas Talhelm, Jonathan Haidt, Shigehiro Oishi et al., « Liberals Think More Analytically (More "WEIRD") Than Conservatives », *Personality and Social Psychology Bulletin*, 41(2), 250-267 (2015) — Voir la source
  • [20][20] Dana R. Carney, John T. Jost, Samuel D. Gosling & Jeff Potter, « The Secret Lives of Liberals and Conservatives: Personality Profiles, Interaction Styles, and the Things They Leave Behind », *Political Psychology*, 29(6), 807-840 (2008) — Voir la source
  • [21][21] John T. Jost, Jack Glaser, Arie W. Kruglanski & Frank J. Sulloway, « Political Conservatism as Motivated Social Cognition », *Psychological Bulletin*, 129(3), 339-375 (2003) — Voir la source

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