"La Chine est le plus gros pollueur mondial !"Vous avez certainement entendu cette phrase. Elle est vraie. Mais elle est aussi fausse. Tout dépend de comment on compte.
Car en matière d'émissions de CO2, il existe au moins quatre façons de mesurer. Et selon celle qu'on choisit, le classement des "coupables" change radicalement.Pratique pour le débat politique, moins pour comprendre la réalité.
Méthode 1 : Les émissions totales par pays
C'est la mesure la plus médiatisée. Elle additionne tout le CO2 émis sur le territoire d'un pays en une année.
Rang Pays Émissions (Gt CO2) Part mondiale 1 Chine 12,6 31% 2 États-Unis 4,7 12% 3 Inde 3,1 8% 4 Russie 1,9 5% 5 Japon 1,0 2,6%
Problème: cette méthode avantage les petits pays et pénalise les géants démographiques. Un pays de 1,4 milliard d'habitants émettra forcément plus qu'un pays de 10 millions, même avec un mode de vie plus sobre.
Méthode 2 : Les émissions par habitant
Cette mesure divise les émissions totales par la population. Elle répond à la question : "Quel est l'impact carbone moyen d'un citoyen de ce pays ?"
Rang Pays Tonnes CO2/habitant 1 Qatar 35,6 2 Bahreïn 25,7 3 Koweït 24,3 4 Émirats arabes unis 22,4 5 Brunei 21,9 ... ... ... 12 États-Unis 14,0 38 Chine 8,9 45 France 4,5 125 Inde 1,9
Surprise :les pays du Golfe explosent les compteurs. Un Qatari émet en moyenne18 fois plusqu'un Indien. Un Américain, 7 fois plus.
La Chine, malgré son statut de premier émetteur mondial, se situe en dessous de nombreux pays européens en émissions par habitant.
Méthode 3 : Les émissions historiques cumulées
Le CO2 reste dans l'atmosphère pendant des siècles. Ce qui compte pour le climat, c'est le cumul depuis le début de l'ère industrielle.
Rang Pays Émissions cumulées (1850-2021) Part du total 1 États-Unis 509 Gt 24,6% 2 Chine 284 Gt 13,7% 3 Russie 180 Gt 8,7% 4 Brésil 130 Gt 6,3% 5 Allemagne 110 Gt 5,3%
Le retournement :les États-Unis reprennent la première place, et de loin. L'Europe (en additionnant ses pays membres) représente environ 22% des émissions historiques.
C'est cet argument qu'utilisent la Chine et l'Inde dans les négociations climatiques : "Vous avez rempli l'atmosphère pendant 150 ans, et maintenant vous nous demandez de nous restreindre ?"
Méthode 4 : Les émissions liées à la consommation
Dernier angle mort : les émissions territoriales ne comptent pas les importations. Quand la France achète un iPhone fabriqué en Chine, les émissions sont comptées pour la Chine, pas pour la France.
Si on calcule les émissions liées à laconsommation(ce que les habitants consomment, peu importe où c'est produit), le classement change encore :
- Les pays importateurs (Europe, USA) voient leur bilan s'alourdir de 15 à 30%
- Les pays exportateurs (Chine) voient le leur s'alléger d'environ 10%
En clair :une partie des émissions chinoises sont en réalité "nos" émissions, délocalisées.
Le cas particulier des pays pétroliers
Les pays producteurs de pétrole posent une question philosophique : faut-il leur imputer les émissions du pétrole qu'ils vendent ?
L'Arabie Saoudite émet "seulement" 600 millions de tonnes de CO2 par an sur son territoire. Mais elle exporte de quoi générer plus de 2 milliards de tonnes d'émissions chez ses clients. Qui est responsable : le dealer ou le consommateur ?
Pourquoi c'est important
Ces différentes méthodes ne sont pas qu'un exercice intellectuel. Elles déterminent les politiques climatiques :
- Émissions totales→ Pointent la Chine et justifient les pressions occidentales
- Émissions par habitant→ Pointent les modes de vie occidentaux et du Golfe
- Émissions historiques→ Pointent la responsabilité des pays industrialisés
- Émissions de consommation→ Révèlent l'hypocrisie des pays qui délocalisent leur pollution
Alors, qui pollue vraiment ?
La réponse honnête :ça dépend de la question qu'on pose.
- Qui émet le plus aujourd'hui ? → La Chine
- Qui a le mode de vie le plus carboné ? → Les pays du Golfe et les USA
- Qui a le plus contribué au réchauffement actuel ? → Les États-Unis et l'Europe
- Qui fait fabriquer ses produits ailleurs ? → Les pays occidentaux
La prochaine fois que vous entendrez "la Chine est le plus gros pollueur", demandez-vous quelle méthode de calcul est utilisée. Et surtout, qui a intérêt à utiliser celle-là plutôt qu'une autre.
Les chiffres ne mentent pas. Mais ils ne disent pas toute la vérité non plus.
