On entend souvent que le CO2 actuel est « sans précédent ». On entend aussi que la Terre a connu des niveaux bien plus élevés par le passé. Qui dit vrai ? Que montrent réellement les données scientifiques sur l'évolution du CO2 atmosphérique ?
Les carottes glaciaires : 800 000 ans de données directes
La méthode la plus fiable pour connaître les concentrations passées de CO2 est l'analyse des carottes glaciaires. En Antarctique, les scientifiques ont foré jusqu'à 3 km de profondeur pour extraire de la glace vieille de 800 000 ans.
Les bulles d'air emprisonnées dans cette glace nous donnent une mesure directe de la composition atmosphérique passée.
CO2 sur les 800 000 dernières années
| Période | CO2 (ppm) |
|---|---|
| Périodes glaciaires (âges de glace) | 170-200 ppm |
| Périodes interglaciaires (comme aujourd'hui) | 260-280 ppm |
| Minimum absolu enregistré | 172 ppm |
| Maximum pré-industriel | 300 ppm |
| Niveau actuel (2024) | 422 ppm |
Constat : Sur 800 000 ans, le CO2 n'a jamais dépassé 300 ppm. Le niveau actuel (422 ppm) est 40% plus élevé que tout ce qui a été mesuré dans les carottes glaciaires.
Au-delà des glaces : les données géologiques
Pour remonter plus loin, les scientifiques utilisent des méthodes indirectes : isotopes dans les sédiments marins, stomates des feuilles fossiles, etc. Ces méthodes sont moins précises mais donnent des ordres de grandeur.
| Période | CO2 estimé | Contexte |
|---|---|---|
| 3-5 millions d'années (Pliocène) | ~400 ppm | Température +2-3°C, niveau mer +15-25m |
| 50 millions d'années (Éocène) | ~1000 ppm | Température +10°C, pas de glace aux pôles |
| 500 millions d'années (Ordovicien) | 3000-9000 ppm | Monde très différent, vie principalement marine |
Oui, le CO2 a été plus élevé. Et alors ?
C'est vrai : la Terre a connu des niveaux de CO2 bien supérieurs aux niveaux actuels. Mais plusieurs nuances s'imposent :
1. La vitesse du changement
Vitesse d'augmentation du CO2
- Fin de l'ère glaciaire (il y a 11 000-17 000 ans) : +80 ppm en 6 000 ans
- Depuis 1960 : +100 ppm en 60 ans
Le rythme actuel est environ 100 fois plus rapide que les augmentations naturelles passées.
2. Le contexte était différent
- Il y a 50 millions d'années, il n'y avait pas de calotte glaciaire
- Le niveau de la mer était 60 mètres plus haut
- La répartition des continents était différente
- Il n'y avait pas 8 milliards d'humains ni de civilisation côtière
3. La corrélation CO2-température
Les données des carottes glaciaires montrent une corrélation forte entre CO2 et température sur 800 000 ans. Quand le CO2 monte, la température suit (et vice-versa). Le débat scientifique porte sur qui cause qui, et dans quelles proportions.
Ce que ces données ne disent pas
Les données historiques ne permettent pas de trancher certains débats :
- Sensibilité climatique exacte : De combien la température augmente-t-elle pour un doublement du CO2 ? Les estimations varient de 1,5°C à 4,5°C.
- Rôle des rétroactions : Vapeur d'eau, nuages, végétation... Ces facteurs amplifient ou atténuent l'effet du CO2.
- Seuils de basculement : Y a-t-il des points de non-retour ? À quels niveaux ?
Les vraies questions
-
Le niveau actuel est-il « sans précédent » ?
Sur 800 000 ans : oui. Sur des millions d'années : non. Mais le contexte était radicalement différent. -
La vitesse compte-t-elle ?
C'est le point crucial : les écosystèmes et les sociétés peuvent-ils s'adapter à un changement 100× plus rapide ? -
Faut-il s'inquiéter ou relativiser ?
Les deux réponses simplistes sont insuffisantes. Les données appellent à une analyse nuancée.
Ce qu'on peut en retenir
- Le CO2 actuel (422 ppm) est le plus haut depuis au moins 800 000 ans (mesures directes)
- Il faut remonter à 3-5 millions d'années pour trouver des niveaux comparables
- La Terre a connu des niveaux bien plus élevés, mais dans des contextes très différents
- La vitesse du changement actuel est sans précédent dans l'histoire géologique récente
- La corrélation CO2-température est établie, le débat porte sur les mécanismes précis
Ces données ne dictent pas quoi penser. Elles invitent à sortir des deux caricatures : le « tout va bien, la Terre a vu pire » et le « nous allons tous mourir ». La réalité est plus complexe et mérite mieux que des slogans.
