En 2015, le Salvador était le pays le plus dangereux du monde hors zone de guerre, avec 103 homicides pour 100 000 habitants. En 2024, ce chiffre est tombé à 2,4. Une baisse de 97%. Pendant ce temps, en France, les atteintes aux personnes ont augmenté de 14% entre 2017 et 2023. Deux pays, deux approches, deux trajectoires. Que nous disent ces chiffres ?
Le miracle salvadorien en chiffres
Nayib Bukele, élu président du Salvador en 2019, a lancé en mars 2022 une "guerre totale" contre les gangs (maras) après un week-end de 87 meurtres. Les résultats sont spectaculaires :
Indicateur Avant (2015-2021) Après (2024) Évolution Taux d'homicides (pour 100k) 103 (2015) 2,4 -97% Homicides annuels 6 656 (2015) ~154 -97% Membres de gangs incarcérés ~17 000 ~80 000 +370% Taux d'approbation du président — 91% Record mondial
Le Salvador est passé du pays le plus meurtrier au pays le plus sûr d'Amérique latine [1]. Bukele a été réélu en février 2024 avec 85% des voix, un score sans précédent dans une démocratie.
La méthode Bukele : ce qui a été fait
Les mesures prises sont radicales :
- État d'exception permanent: suspension de certaines garanties constitutionnelles depuis mars 2022
- Arrestations massives: plus de 80 000 personnes incarcérées, souvent sur simple suspicion d'appartenance à un gang
- Méga-prison CECOT: capacité de 40 000 détenus, la plus grande d'Amérique
- Peines alourdies: jusqu'à 45 ans pour appartenance à un gang
- Tolérance zéro: même les tatouages peuvent servir de preuve
Les critiques internationales
Ces méthodes sont vivement critiquées par les organisations internationales :
- Amnesty Internationaldénonce des "violations massives des droits humains" [2]
- Human Rights Watchrapporte des cas de torture et de décès en détention [3]
- L'ONUa exprimé ses "préoccupations" concernant l'état de droit
Bukele répond généralement à ces critiques par des tweets sarcastiques, affirmant que ses citoyens peuvent désormais "marcher dans la rue sans craindre pour leur vie".
Et la France pendant ce temps ?
La comparaison avec la France est instructive. Les données du ministère de l'Intérieur montrent une tendance inverse [4] :
Indicateur France 2017 2023 Évolution Coups et blessures volontaires 232 000 298 000 +28% Violences sexuelles enregistrées 32 000 74 000 +131% Vols avec violence 92 000 107 000 +16% Homicides (y compris tentatives) 4 100 4 800 +17%
Note : l'augmentation des violences sexuelles s'explique en partie par une meilleure prise en compte des plaintes. Les autres indicateurs reflètent une tendance réelle.
"Faible avec les loups, fort avec les brebis"
Cette expression, parfois attribuée à Jean de La Fontaine (bien qu'elle n'apparaisse pas dans ses fables), résume un sentiment croissant dans l'opinion française. Quelques exemples souvent cités :
Ce que vivent les "loups"
- Un multirécidiviste peut accumuler 20, 30, parfois 40 condamnations avant une peine ferme
- Les remises de peine automatiques réduisent systématiquement les peines prononcées
- Les prisons sont surpeuplées (120% de capacité) mais 90 000 peines de prison ferme ne sont pas exécutées [5]
- L'excuse de minorité réduit automatiquement les peines des moins de 18 ans
Ce que vivent les "brebis"
- Un excès de vitesse de 5 km/h = retrait de point + amende automatique
- Un oubli de déclaration fiscale = pénalités immédiates de 10%
- Les Gilets jaunes : 3 100 condamnations en quelques mois [6]
- Un agriculteur qui se défend contre un cambrioleur risque plus que le cambrioleur
Le contraste est frappant : l'État semble mobiliser des moyens considérables pour traquer les infractions des citoyens ordinaires, tout en paraissant impuissant face à la criminalité organisée.
Les nuances nécessaires
Avant de conclure que "la France devrait faire comme le Salvador", plusieurs points méritent réflexion :
Le contexte est différent
- Les maras salvadoriennes contrôlaient des territoires entiers, prélevaient des "impôts", et assassinaient publiquement. La situation française, bien que dégradée, n'est pas comparable.
- Le Salvador compte 6,5 millions d'habitants. La France 68 millions. L'échelle change tout.
- Le taux d'homicides français (1,3/100k) reste parmi les plus bas au monde, même s'il augmente.
Le coût démocratique
- Des milliers d'innocents ont probablement été incarcérés au Salvador
- La suspension de l'habeas corpus crée un précédent dangereux
- Un État qui peut emprisonner sans preuves peut cibler n'importe qui demain
La durabilité est incertaine
- Que se passera-t-il quand Bukele quittera le pouvoir ?
- 80 000 détenus devront un jour sortir. Seront-ils réinsérés ou plus dangereux ?
- Les gangs sont-ils éliminés ou simplement en sommeil ?
Ce qu'on peut en retenir
Le cas salvadorien démontre qu'une volonté politique forte peut produire des résultats spectaculaires sur la sécurité. Il démontre aussi que ces résultats ont un coût en termes de libertés individuelles.
La France n'a pas besoin d'imiter les méthodes de Bukele. Mais elle pourrait s'interroger sur :
- Pourquoi les peines prononcées ne sont-elles pas exécutées ?
- Pourquoi un multirécidiviste peut-il accumuler des dizaines de condamnations ?
- Pourquoi l'État semble-t-il plus efficace pour collecter les amendes de stationnement que pour protéger ses citoyens ?
Entre le laxisme perçu et l'autoritarisme assumé, existe-t-il un chemin médian ? C'est peut-être la vraie question que pose le "miracle" salvadorien.
"La sécurité est la première des libertés."
— Principe souvent invoqué, rarement appliqué
