Cet essai est un exercice de mesure, pas un réquisitoire ni une défense. Il ne conteste aucun crime, n'en excuse aucun, et ne cherche pas à établir un palmarès de la victimisation. Comparer n'est pas absoudre : le fait que d'autres aient fait la même chose n'a jamais innocenté personne, et cette évidence logique sera rappelée plus d'une fois dans le texte. Ce qui est proposé ici, c'est une grille : des critères déclarés à l'avance, des sources académiques, et l'acceptation des résultats même quand ils contredisent l'intuition de départ. Y compris celle de l'auteur.
Il y a une phrase qu'on entend partout et que presque personne n'interroge : « la colonisation ». Au singulier, avec l'article défini, comme s'il s'agissait d'un événement unique, situé, daté, attribué. Quand un mot devient à ce point désigné d'avance, il vaut la peine de s'arrêter : non pour le contester par réflexe, mais pour lui appliquer le traitement qu'on réserve à n'importe quelle affirmation factuelle. Le mesurer.
Car derrière ce singulier se cache une question parfaitement empirique, et donc parfaitement décidable : sur cinq mille ans d'histoire humaine, qui a conquis le plus de territoire, soumis le plus de populations, déporté le plus d'êtres humains, et pendant combien de temps ? Cette question a des réponses. Elles existent, elles sont publiées, elles sont chiffrées, et elles sont accessibles à quiconque accepte de lire des tableaux.
Prévenons tout de suite sur un point, parce que c'est ce qui rend la suite honnête : les chiffres qui suivent ne vont pas tous dans la même direction. Certains confirment massivement le sens commun, d'autres le renversent. Un essai qui prétendrait le contraire, qui produirait six critères convergents et un verdict propre, mentirait par construction. La réalité historique n'est pas si obligeante.
1. Avant de compter : que compte-t-on, exactement ?
Toute comparaison chiffrée vaut ce que valent ses définitions. Commençons donc par les poser, car c'est là que se logent presque toutes les mauvaises fois, dans les deux sens.
Le mot recouvre des choses incomparables
« Coloniser » désigne au moins cinq réalités distinctes, qui ne se mesurent pas avec les mêmes instruments :
- la colonisation de peuplement, où une population s'installe durablement et remplace ou marginalise l'occupant (Amérique du Nord, Australie, mais aussi la Sibérie russe ou l'Anatolie turque) ;
- la domination d'exploitation, où une minorité administre à distance sans s'installer massivement (l'Inde britannique, l'Afrique-Occidentale française) ;
- la conquête tributaire, où le vainqueur laisse les structures locales en place contre un tribut (l'empire aztèque, une bonne part de l'empire ottoman) ;
- l'expansion continentale contiguë, qui produit exactement les mêmes effets qu'une colonisation outre-mer mais ne s'en donne jamais le nom, parce qu'elle ne traverse pas de mer (la Russie vers l'est, la Chine des Qing vers l'ouest, les États-Unis vers le Pacifique) ;
- la razzia esclavagiste, qui ne cherche pas le territoire mais les corps (les raids criméens, les corsaires barbaresques).
Cette dernière distinction, l'expansion contiguë, mérite qu'on s'y arrête, car elle est la source d'un biais optique considérable. Un empire qui traverse un océan pour soumettre un peuple s'appelle un empire colonial. Un empire qui traverse une steppe pour faire exactement la même chose s'appelle « la formation nationale ». La différence est géographique, pas morale. Elle a pourtant structuré tout notre vocabulaire.
Une comparaison n'est pas une excuse
Il faut le dire avant les tableaux, parce que sinon les tableaux seront lus de travers. L'argument qui consisterait à dire « les autres aussi, donc ce n'était pas grave » porte un nom en logique : le tu quoque, l'appel à l'hypocrisie. C'est un sophisme, et un sophisme reste faux même quand ses prémisses sont vraies. Que les Ottomans aient déporté des Slaves n'a jamais rendu une plantation de Saint-Domingue plus acceptable. Que Dahomey ait vendu des captifs ne dissout pas la responsabilité de celui qui les achetait.
Ce qu'une comparaison permet, en revanche, est plus modeste et plus utile : établir si un phénomène est particulier ou général. Si la conquête est un universel humain, alors l'expliquer par une caractéristique propre à un peuple est une erreur de raisonnement, quelle que soit la moralité du peuple en question. C'est tout ce que cet exercice cherche à déterminer.
Les instruments
Pour la superficie et la durée, la référence académique est le politologue Rein Taagepera, qui a passé trente ans à mesurer l'étendue de toutes les entités politiques connues depuis 3000 avant notre ère [1] [2]. Son unité est le mégamètre carré (Mm², soit un million de km²) et son critère de durée est rigoureux : le temps pendant lequel un empire s'est maintenu au-dessus de la moitié de sa taille maximale. Pour les traites, la référence est la base SlaveVoyages pour l'Atlantique [4] et les recensements de Ralph Austen pour les traites orientales [6]. Pour la mortalité, des travaux démographiques revus par les pairs, avec leurs fourchettes.
Six critères, donc, annoncés à l'avance : l'étendue, la durée, le volume des déportations, la mortalité, la simultanéité, et la chronologie de l'abolition. Aucun ne sera écarté parce qu'il déplaît.
2. L'étendue : le critère où les Européens sont bien premiers
Commençons par celui qui contredit le plus directement l'intuition de ceux qui voudraient relativiser. Sur la surface, il n'y a pas de débat.
| Empire | Superficie maximale | Année du pic | Part des terres émergées |
|---|---|---|---|
| Empire britannique | 35 Mm² | 1925 | environ 26 % |
| Empire mongol | 24 Mm² | vers 1300 | environ 18 % |
| Empire russe | 22,8 Mm² | 1895 | environ 17 % |
| Empire des Qing | 14,7 Mm² | vers 1790 | environ 11 % |
| Empire espagnol | 13,7 Mm² | vers 1790 | environ 10 % |
| Empire colonial français | 11,5 Mm² | 1938 | environ 9 % |
| Califat omeyyade | 11 Mm² | vers 720 | environ 8 % |
| Empire portugais | 10,4 Mm² | vers 1820 | environ 8 % |
| Empire xiongnu (Huns) | 9 Mm² | vers -170 | environ 7 % |
| Empire han | 6 Mm² | vers +100 | environ 4,5 % |
| Perse achéménide | 5,5 Mm² | vers -500 | environ 4 % |
| Empire ottoman | 5,2 Mm² | vers 1595 | environ 4 % |
Sources : Taagepera [1] [2], compilations usuelles pour les empires postérieurs à son relevé. Terres émergées hors Antarctique : 133 Mm².
Le verdict est net et il faut le dire sans détour : l'Empire britannique est le plus vaste que l'humanité ait produit, d'assez loin, et trois des sept premiers sont des empires coloniaux d'Europe occidentale. Quiconque voulait « gagner » ce concours-là a perdu.
Mais lisez le tableau une seconde fois, et deux choses apparaissent que le premier regard ne voit pas.
La première : la conquête massive n'a rien de spécifiquement européen, ni même de spécifiquement moderne. Les Mongols, partis d'une confédération de tribus nomades sans écriture ni ville, ont bâti le deuxième plus grand empire de l'histoire au XIIIe siècle. Les Xiongnu tenaient neuf millions de kilomètres carrés deux siècles avant notre ère. Le califat, en un peu plus d'un siècle après 632, s'est étendu de l'Indus à l'Atlantique, soit une expansion plus vaste que celle de Rome et considérablement plus rapide. Aucune de ces puissances n'était européenne, et aucune n'a manqué d'ambition territoriale par vertu.
La seconde : la Russie et la Chine figurent dans le peloton de tête, et personne ne parle jamais d'elles. L'empire russe atteint 22,8 Mm², au coude à coude avec les Mongols, par une expansion continue vers l'est puis vers le sud. L'empire des Qing, en soumettant la Dzoungarie, le Xinjiang, la Mongolie et le Tibet, double quasiment la surface de la Chine des Ming. Ces deux conquêtes sont contemporaines de la colonisation européenne, comparables en surface, et bien plus durables dans leurs effets : les frontières qu'elles ont tracées existent encore aujourd'hui, ce qui n'est le cas d'aucun empire colonial d'outre-mer.
Un empire qui traverse un océan pour soumettre un peuple s'appelle un empire colonial. Un empire qui traverse une steppe pour faire exactement la même chose s'appelle une frontière nationale. La différence est géographique, pas morale.
3. La durée : le critère où le classement s'inverse
Passons au deuxième critère, et le résultat change du tout au tout.
Taagepera a mesuré la durée de soixante-dix-huit grandes entités politiques ayant achevé leur cycle. La médiane est de 130 ans, et elle n'a pas bougé en cinq mille ans : ni l'imprimerie, ni la poudre, ni le chemin de fer n'ont allongé la vie des empires. Seize seulement ont tenu trois siècles ou plus [1].
| Empire | Durée au-dessus de la moitié de sa taille maximale |
|---|---|
| Continuum parthe puis sassanide (Iran) | environ 700 ans |
| Tufan (Tibet) | environ 580 ans |
| Anciens et Nouveaux Empires égyptiens | environ 500 ans chacun |
| Empire ottoman | 390 ans (à partir de 1525) |
| Russie | 330 ans (à partir de 1665), toujours en cours |
| Médiane des 78 empires mesurés | 130 ans |
| Empire colonial français (Afrique) | environ 60 à 80 ans |
| Empire allemand d'outre-mer | 30 ans (1884-1914) |
| Empire italien d'outre-mer | environ 55 ans |
| Empire colonial japonais | 50 ans (1895-1945) |
Sources : Taagepera [1] pour les cinq premières lignes et la médiane, calculées selon son critère du maintien au-dessus de la moitié de la taille maximale. Les quatre dernières lignes sont des durées calendaires simples, plus généreuses que le critère de Taagepera, et donc favorables aux empires concernés.
Le contraste est saisissant. L'empire ottoman est, dans la période moderne, l'empire le plus durable jamais mesuré. Il domine les Balkans, le Levant, l'Égypte, l'Afrique du Nord et une partie du Caucase pendant près de quatre siècles à pleine puissance, six siècles si l'on compte de 1299 à 1922. Cela signifie qu'un Grec, un Serbe, un Bulgare ou un Arménien a vécu sous domination étrangère pendant une durée qui dépasse l'ensemble de l'histoire coloniale française en Afrique, multipliée par cinq.
À l'autre extrémité, la plupart des empires coloniaux européens en Afrique sont d'une brièveté remarquable. La conférence de Berlin est de 1885 ; les indépendances africaines sont de 1960. Soixante-quinze ans. C'est moins que la moitié de la durée médiane d'un empire dans l'histoire humaine, et beaucoup moins que la présence ottomane en Algérie (1516-1830, soit trois siècles), qui précédait immédiatement la présence française (1830-1962, soit un siècle et demi) sur le même territoire, et dont on parle infiniment moins.
Précisons pour rester exact : la brièveté n'atténue pas l'intensité. Soixante-quinze ans d'administration industrialisée peuvent bouleverser une société davantage que trois siècles de tribut ottoman relativement indirect. Le critère de durée ne remplace pas celui d'intensité, il le complète. Mais il établit un fait : sur l'échelle du temps, les empires coloniaux européens sont des phénomènes courts, et l'idée qu'ils constitueraient la domination la plus longue de l'histoire est simplement fausse.
4. Les traites : deux systèmes de volume comparable et de durée très inégale
C'est le terrain le plus chargé, donc celui où il faut être le plus précis. Les chiffres qui suivent viennent tous de travaux académiques, avec leurs incertitudes indiquées.
| Traite | Volume estimé | Période | Durée | Fiabilité |
|---|---|---|---|---|
| Atlantique | 12,5 M embarqués, 10,7 M débarqués | 1526-1866 | 366 ans | Très élevée (36 000 voyages documentés) |
| Transsaharienne, mer Rouge et océan Indien | environ 17 M (estimation discutée) | VIIe-XXe siècle | environ 13 siècles | Moyenne (extrapolations) |
| Mer Noire et Crimée vers l'Empire ottoman | environ 2 à 2,5 M (Slaves) | 1450-1700 | 250 ans | Moyenne |
| Corsaires barbaresques (Européens capturés) | 1 à 1,25 M (chiffre contesté) | 1500-1800 | 300 ans | Faible et débattue |
| Devchirmé ottoman (enfants chrétiens) | environ 200 000 garçons | 1438-1648 | 210 ans | Moyenne |
Sources : SlaveVoyages [4], Austen [6] repris par Pétré-Grenouilleau [7], Toledano [8], Kizilov [11], Davis [9].
Trois observations, dont deux qui vont à l'encontre du sens commun et une qui le confirme.
Premièrement, sur le volume brut, les traites orientales sont au moins comparables à la traite atlantique, et probablement supérieures. Nathan Nunn, qui a construit les séries les plus utilisées en économie du développement, aboutit à un total d'environ vingt millions d'Africains déportés toutes traites confondues entre 1400 et 1913 [5]. Le point décisif est celui de la durée : la traite atlantique dure trois siècles et demi, les traites orientales durent treize siècles. Elles commencent avant l'an 700 et ne s'achèvent pas avant le XXe siècle.
Deuxièmement, la traite atlantique est de très loin la mieux documentée, et cela crée une illusion d'optique. La base SlaveVoyages recense près de trente-six mille expéditions, avec dates, capitaines, ports d'embarquement et de débarquement, effectifs. Rien de tel n'existe pour les caravanes transsahariennes ni pour les boutres de l'océan Indien. Le résultat est paradoxal : le système le plus scrupuleusement compté paraît le plus grand, parce que les autres sont mal comptés. La précision d'un chiffre n'est pas sa grandeur.
Troisièmement, et c'est là que la comparaison doit s'arrêter net, les volumes ne disent rien de la nature des systèmes. L'esclavage atlantique possède des traits qui lui sont propres et qu'aucun décompte ne capture : le statut est héréditaire, transmis par la mère à perpétuité ; il est racialisé, adossé à une théorie de l'infériorité qui servira ensuite de matrice au racisme moderne ; et il est intégré à une économie de plantation dont l'espérance de vie était atroce. Les esclavages orientaux, majoritairement domestiques, militaires ou concubinaires, présentaient des taux d'affranchissement plus élevés et une hérédité moins systématique. Ils ont en revanche pratiqué la castration à grande échelle, avec une mortalité effroyable, ce qui explique en partie l'absence de descendance nombreuse comparable à celle des Amériques.
Aucun de ces deux systèmes n'est excusé par l'autre. Ils sont simplement différents, et un chiffre unique ne peut pas les départager.
Deux précautions d'honnêteté
Le chiffre de Robert Davis sur les Européens capturés par les corsaires barbaresques, un à 1,25 million, circule beaucoup. Il faut savoir deux choses. D'abord qu'il est contesté par les spécialistes de l'Empire ottoman, notamment Ehud Toledano, qui lui reprochent de reposer sur des sources exclusivement européennes et sur une extrapolation fragile [10]. Ensuite que Davis lui-même a publiquement refusé l'usage relativiste qu'en font certains groupes, en rappelant qu'un crime n'en compense jamais un autre. Citer un auteur suppose de citer aussi ce qu'il dit de sa propre thèse.
Symétriquement, le rôle des royaumes africains dans la traite atlantique est un fait historique établi et non un argument polémique. Dahomey, l'Achanti, l'Oyo et le Kongo ont capturé, razzié et vendu des captifs aux négriers européens, et cette activité était centrale dans leur économie politique [19] [20]. Ce fait ne réduit pas la culpabilité de l'acheteur d'un gramme : un marché a deux côtés et l'un ne dédouane pas l'autre. Il établit seulement que le système reposait sur une coopération, ce que la mémoire courante efface des deux côtés.
5. La mortalité : distinguer l'épidémie de l'intention
C'est le critère le plus difficile, et celui où la précision conceptuelle change tout le sens des chiffres.
| Événement | Mortalité estimée | Proportion de la population | Cause dominante |
|---|---|---|---|
| « Grande Mortalité » des Amériques après 1492 | environ 55 M sur 60,5 M | 90 % (fourchette 87-92 %) | Épidémique, non intentionnelle |
| Génocide des Dzoungars par les Qing (1755-1758) | 420 000 à 600 000 | 70 à 80 % | Édit impérial d'extermination, plus variole |
| Conquête russe du Caucase, Tcherkesses (1864) | 600 000 à 1,5 M | 90 à 97 % tués ou déportés | Déportation et famine organisées |
| État indépendant du Congo (1885-1908) | 1 M à 10 M selon les auteurs | Fortement contesté | Travail forcé, violences, épidémies |
Sources : Koch et al. [12], Perdue [13], Richmond [14], Hochschild [15] et Stengers [16].
Le premier chiffre est le plus grand de tous, et c'est celui qu'il faut manier avec le plus de rigueur. L'étude de référence, publiée dans Quaternary Science Reviews en 2019, établit une population américaine pré-colombienne de 60,5 millions d'habitants et une disparition de 90 % en un siècle [12]. C'est l'un des effondrements démographiques les plus massifs de l'histoire humaine, au point d'avoir refroidi le climat planétaire par reforestation des terres abandonnées. Mais les auteurs sont explicites sur la cause : ce sont les épidémies, variole en tête, contre lesquelles les populations amérindiennes n'avaient aucune immunité. Ce n'était ni voulu, ni compris, ni maîtrisable par les moyens du XVIe siècle. Cela n'annule pas les massacres, l'encomienda ni le travail forcé, qui furent bien réels et bien intentionnels. Cela signifie que l'immense majorité de ce chiffre relève d'une catastrophe biologique et non d'une politique.
Comparez maintenant avec les Dzoungars. En 1755, l'empereur Qianlong ordonne par écrit, à propos de ce peuple mongol d'Asie centrale : « ne montrez aucune pitié à ces rebelles, seuls les vieux et les faibles doivent être épargnés ». L'historien Peter Perdue, de Harvard, établit que 70 à 80 % d'une population d'environ six cent mille personnes a disparu en trois ans [13]. Ici, l'intention est documentée, écrite, assumée. Le chiffre est cent fois plus petit que celui des Amériques et la responsabilité morale est incomparablement plus directe.
Le plus grand chiffre n'est pas toujours le plus grand crime. Un effondrement épidémique de cinquante-cinq millions de personnes et un édit d'extermination visant six cent mille personnes ne relèvent pas de la même catégorie morale, même si le premier nombre écrase le second.
Le cas tcherkesse est du même ordre que le cas dzoungar, et il est presque totalement absent de la mémoire européenne : entre 90 et 97 % d'un peuple du Caucase tué ou chassé vers l'Empire ottoman par l'armée impériale russe en 1864 [14]. C'est probablement le nettoyage ethnique le plus complet du XIXe siècle.
Quant au Congo léopoldien, l'honnêteté oblige à signaler que le chiffre de dix millions popularisé par Adam Hochschild est aujourd'hui fortement discuté [15]. Jan Vansina, d'abord cité à l'appui de cette estimation, s'en est ensuite éloigné, et Jean Stengers a montré que le calcul repose sur une extrapolation à partir d'un recensement de 1924 [16]. Que les atrocités du caoutchouc aient été monstrueuses n'est contesté par personne ; leur quantification l'est. Un fait n'a pas besoin d'un chiffre gonflé pour être grave.
6. Ce que le tableau ne capture pas, et qui joue contre l'Europe
Un exercice comparatif honnête doit chercher activement ce qui contredit sa propre pente. Voici trois éléments qui ne figurent dans aucun des tableaux précédents et qui distinguent réellement l'expansion européenne.
La simultanéité et la couverture globale. C'est le point le plus fort et il vient de l'historien économiste Philip Hoffman : entre 1492 et 1914, les Européens et leurs descendants ont conquis ou contrôlé environ 84 % des terres émergées de la planète [3]. Aucun empire antérieur n'a approché ce chiffre, pas même les Mongols. La singularité européenne n'est donc pas d'avoir conquis, elle est d'avoir conquis partout en même temps, sur tous les océans, en quatre siècles. C'est un fait, il est massif, et aucun décompte comparatif ne l'efface.
L'échelle industrielle. Les empires antérieurs prélevaient un tribut et laissaient largement les structures locales fonctionner. L'expansion européenne du XIXe siècle réorganise des économies entières autour de l'exportation, trace des frontières au cordeau sans considération des peuples, et dispose d'une capacité de transformation, et donc de destruction, incomparable à celle d'un empire tributaire pré-moderne.
La théorisation raciale. Beaucoup d'empires ont hiérarchisé les peuples. L'Europe du XIXe siècle a été la seule à produire une doctrine scientifique prétendue de cette hiérarchie, avec des chaires, des revues et des mesures de crânes. Cette construction intellectuelle a survécu à l'empire qui l'avait engendrée et continue de faire des dégâts. Elle n'a pas d'équivalent exact ailleurs.
Ces trois points sont réels et ils pèsent lourd. Ils ne rétablissent pourtant pas la thèse d'une exception morale européenne dans la conquête : ils établissent une exception dans la capacité et dans la justification, ce qui n'est pas la même chose. Les Mongols, les Qing ou les Omeyyades n'ont pas conquis moins par scrupule ; ils ont conquis moins parce que la portée de leurs moyens s'arrêtait là où s'arrêtaient les chevaux.
7. Le sixième critère : qui a arrêté, et quand ?
Voici le tableau dont on parle le moins, et il est peut-être le plus instructif de tous, parce qu'il ne mesure pas la conquête mais son abandon.
| Pays ou entité | Abolition de la traite | Abolition de l'esclavage |
|---|---|---|
| Danemark-Norvège | 1803 | 1848 |
| Royaume-Uni | 1807 | 1833 |
| France | 1815 (effectif 1831) | 1848 (après 1794 puis rétablissement en 1802) |
| États-Unis | 1808 | 1865 |
| Brésil | 1831 (effectif 1850) | 1888 |
| Empire ottoman | décrets partiels 1847 et 1857 | jamais formellement, fin de fait en 1922 |
| Éthiopie | 1942 | |
| Arabie saoudite | 1962 | |
| Yémen, Oman | 1962 et 1970 | |
| Mauritanie | 1981, criminalisé seulement en 2007 |
Sources : Eltis et Engerman [21], Toledano [8].
Un siècle et demi sépare l'abolition britannique de l'abolition mauritanienne. Et ce qui suit l'abolition britannique est encore plus singulier : de 1807 à 1867, la Royal Navy entretient une escadre permanente au large de l'Afrique de l'Ouest pour arraisonner les navires négriers de toutes nationalités. Elle saisit environ mille six cents bâtiments et libère quelque cent cinquante mille personnes. Les politologues Chaim Kaufmann et Robert Pape ont chiffré le coût de cette campagne dans International Organization : près de 2 % du revenu national britannique par an pendant soixante ans, et plus de cinq mille morts dans la marine [17]. Ils la qualifient d'action morale internationale la plus coûteuse jamais documentée, et concluent qu'aucune théorie fondée sur l'intérêt bien compris ne parvient à l'expliquer.
Ce point mérite d'être formulé avec précision, car il est facile de le dire mal. Il ne s'agit pas de prétendre que l'Europe aurait « racheté » quoi que ce soit : rien ne rachète une traite de douze millions et demi de personnes, et la Grande-Bretagne en avait été l'un des principaux opérateurs. Il s'agit d'un constat de séquence. La même civilisation qui a industrialisé la traite est aussi celle qui a produit, en son sein, le mouvement qui l'a interdite, puis qui a dépensé une fortune considérable et pendant deux générations pour l'interdire aux autres. L'abolitionnisme comme mouvement politique de masse n'a pas d'antécédent connu dans les autres aires civilisationnelles.
Et le tableau ne s'arrête pas en 1981. Selon le Global Slavery Index de Walk Free, environ cinquante millions de personnes vivaient en situation d'esclavage moderne en 2021, un chiffre en hausse de dix millions depuis 2016 [18]. Les dix pays de plus forte prévalence sont la Corée du Nord, l'Érythrée, la Mauritanie, l'Arabie saoudite, la Turquie, le Tadjikistan, les Émirats arabes unis, la Russie, l'Afghanistan et le Koweït. Ce chiffre dépasse, en effectifs bruts, la totalité de la traite atlantique sur trois siècles et demi. Il concerne des personnes vivantes aujourd'hui, et il ne produit à peu près aucune indignation comparable.
8. Et si on cumulait tout ? Un classement, et ce qu'il vaut
Arrivé ici, une tentation se présente, et il faut la traiter plutôt que l'ignorer : puisque nous avons des axes, pourquoi ne pas les additionner et produire un classement unique ? Faisons-le. Mais faisons-le en montrant le mécanisme, car c'est le mécanisme, et non les données, qui va fabriquer le résultat.
Comment l'indice est construit
Quatre axes sont retenus, ceux dont les valeurs sont établies polité par polité : l'étendue maximale, la durée calendaire, la traite maritime documentée, et la tardiveté de l'abolition. Chaque axe est ramené sur une échelle de 0 à 100 par rapport au plus faible et au plus fort de l'échantillon, puis les quatre sont additionnés à parts égales.
Deux exclusions doivent être annoncées, car elles ne sont pas neutres. La mortalité de conquête est écartée : les estimations mongoles s'étalent de vingt à quarante millions sur la base de chroniques médiévales qu'aucun spécialiste ne reprend telles quelles, et la mortalité américaine est très majoritairement épidémique, donc non imputable à une politique. Un axe dont les valeurs varient du simple au double déciderait du classement à lui seul. Les Mongols et les califats sont écartés faute de données sur deux axes sur quatre : ni traite maritime quantifiée, ni date d'abolition. Leur attribuer un zéro les avantagerait artificiellement, ce qui serait pire que de les omettre.
| Empire | Étendue | Durée | Traite maritime | Abolition | Score |
|---|---|---|---|---|---|
| Empire portugais | 10,4 Mm² | 584 ans (1415-1999) | 5,85 M | 1888 | 67 |
| Empire ottoman | 5,2 Mm² | 623 ans (1299-1922) | 3,80 M | 1922 | 66 |
| Empire britannique | 35,0 Mm² | 353 ans (1607-1960) | 3,26 M | 1833 | 45 |
| Empire espagnol | 13,7 Mm² | 406 ans (1492-1898) | 1,06 M | 1886 | 36 |
| Empire russe | 22,8 Mm² | 370 ans (1547-1917) | 0 | 1861 | 30 |
| Empire des Qing | 14,7 Mm² | 268 ans (1644-1912) | 0 | 1910 | 30 |
| Empire colonial français | 11,5 Mm² | 357 ans (1605-1962) | 1,38 M | 1848 | 22 |
Traite maritime par pavillon d'après SlaveVoyages [4] ; volume ottoman d'après Toledano [8] et Kizilov [11]. Abolition : dernière abolition effective sur le territoire impérial.
Une lecture s'impose avant tout commentaire : un segment absent ne signifie pas « zéro dans l'absolu » mais « plus faible valeur de l'échantillon ». L'Empire ottoman n'a pas une étendue nulle, il est le moins étendu des sept. En revanche le zéro des Russes et des Qing sur la traite maritime est un vrai zéro, et il est trompeur d'une autre manière : ces deux empires ont massivement déplacé et asservi des populations, par le servage, la déportation caucasienne ou la soumission de la Dzoungarie, mais pas sous la forme d'une traite maritime comptabilisée. L'axe mesure ce qu'il mesure, c'est-à-dire le transport documenté par navire, et pas la contrainte en général.
Le test qui compte : changer les poids
Un indice composite dont on ne teste pas la pondération n'est pas un résultat, c'est une opinion déguisée en calcul. Recalculons donc le même classement avec quatre jeux de poids différents, tous défendables.
| Pondération | 1er | 2e | 3e | Dernier |
|---|---|---|---|---|
| Poids égaux (25 % chacun) | Portugais | Ottoman | Britannique | Français |
| Priorité à l'échelle (étendue 55 %) | Britannique | Portugais | Russe | Français |
| Priorité à la durée (durée 55 %) | Ottoman | Portugais | Espagnol | Qing |
| Priorité humaine (traite 40 %, abolition 30 %) | Portugais | Ottoman | Britannique | Français |
Le résultat est net, et il est plus instructif que le classement lui-même. L'Empire britannique occupe le premier rang ou le quatrième selon la pondération choisie. L'Empire ottoman aussi. Il suffit de décider que la surface compte plus que la durée pour faire passer les Britanniques de la troisième à la première place, et cette décision ne se lit dans aucune donnée : elle se prend avant de regarder les données.
Deux choses seulement résistent au changement de poids, et ce sont les seules qu'il soit honnête de retenir :
- L'Empire portugais est premier ou deuxième dans les quatre cas. Petite superficie, mais la plus longue durée d'existence de tous les empires coloniaux (près de six siècles, de Ceuta en 1415 à Macao en 1999) et le plus gros transporteur de la traite atlantique, loin devant les Britanniques. C'est le seul résultat vraiment robuste de l'exercice, et c'est aussi celui dont on parle le moins.
- L'Empire colonial français est sixième ou septième dans les quatre cas. Sur les axes mesurés, il est l'un des plus modestes de l'échantillon.
Un indice composite dont on ne teste pas la pondération n'est pas un résultat, c'est une opinion déguisée en calcul. Ici, changer un poids fait passer le même empire du premier au quatrième rang.
Ce que l'exercice a vraiment démontré
Il faut alors accepter la conclusion qui se retourne contre l'outil qu'on vient de fabriquer. Ce classement ne mesure pas « qui a le plus colonisé ». Il mesure ce que nous avons décidé d'appeler coloniser, dans les proportions où nous avons décidé de le pondérer, sur les seules polités pour lesquelles nous disposons de chiffres. Trois décisions humaines, prises avant tout calcul, et dont dépend l'essentiel du résultat.
C'est précisément pourquoi il valait la peine de le construire. Un lecteur qui verrait ce tableau sans les quatre lignes du test de sensibilité en tirerait un palmarès et le croirait établi. Le même tableau, accompagné de son test, démontre l'inverse de ce qu'il semble affirmer : que la question « qui a le plus colonisé » n'a pas de réponse unique, non parce que les données manqueraient, mais parce que la question elle-même n'est pas assez précise pour en avoir une.
Conclusion : six critères, aucun vainqueur, et une asymétrie
Rassemblons, sans arrondir dans aucun sens.
Sur l'étendue et sur la simultanéité globale, les puissances européennes sont premières, nettement, et il serait absurde de le nier : le plus vaste empire de l'histoire est britannique, et 84 % des terres émergées sont passées sous contrôle européen entre 1492 et 1914.
Sur la durée, elles sont très en retrait : l'empire ottoman tient quatre siècles à pleine puissance quand l'Afrique coloniale française en tient moins d'un, et la médiane de tous les empires jamais mesurés, 130 ans, dépasse la plupart des empires coloniaux africains.
Sur le volume des déportations, il y a match, avec un avantage probable aux traites orientales une fois la durée intégrée, mais une documentation trop inégale pour trancher, et des systèmes trop différents pour être réduits à un nombre.
Sur la mortalité, le plus grand chiffre est américain mais très majoritairement épidémique, tandis que les extinctions les plus clairement intentionnelles de l'époque moderne sont chinoise (les Dzoungars) et russe (les Tcherkesses).
Sur la chronologie de l'abolition, l'asymétrie est franche, et elle est chronologique avant d'être morale : l'interdiction commence en Europe, s'étend par la contrainte navale britannique, et n'atteint la Mauritanie qu'en 1981.
Et lorsqu'on cumule le tout en un score unique, le classement se révèle instable : selon le poids qu'on accorde à la surface plutôt qu'à la durée, le même empire passe du premier au quatrième rang. Deux résultats seulement résistent, et ce ne sont pas ceux qu'on attendait : le Portugal domine, la France ferme la marche.
Alors quelle est la conclusion ? Il n'y en a pas de commode. Ce que les six critères établissent, pris ensemble, c'est que la conquête, la soumission et la déportation sont des invariants de l'histoire humaine, pratiqués sur tous les continents et à toutes les époques par tous les peuples qui en ont eu les moyens, et que les puissances européennes en sont un cas particulièrement puissant, particulièrement bref, particulièrement documenté, et particulièrement suivi d'un mouvement d'auto-abolition.
Ce qui laisse une question, la seule que cet essai ne prétend pas résoudre. Si les chiffres sont à ce point dispersés, pourquoi le récit public, lui, est-il si unifié ? Pourquoi un lycéen français peut-il nommer trois crimes coloniaux européens et aucun crime mongol, qing, ottoman ou russe, alors qu'ils figurent dans les mêmes ordres de grandeur ? On peut y voir un procès injuste. On peut aussi y voir l'inverse : que l'on n'exige des comptes qu'à ceux dont on attend quelque chose, et que l'indifférence, elle, ne demande jamais rien à personne.
La prochaine fois qu'un chiffre historique vous procurera le sentiment d'avoir raison, posez-lui trois questions avant de vous en servir. Sur quelle durée est-il calculé ? Comparé à quoi ? Et si le même chiffre désignait un autre peuple, l'accepteriez-vous aussi vite ?
