Back to articles
Relations H/F

Pourquoi on n'arrive plus à être en couple : ce que disent les données

Illustration : Pourquoi on narrive plus a etre en couple

Autour de vous, combien de célibataires "malgré eux" ? Combien de couples qui se défont après quelques années ? En 1970, la France comptait 60 000 divorces. En 2024, on en est à 120 000, pour un taux de divorce de 45%. L'âge moyen au premier mariage est passé de 24 ans (femmes) et 27 ans (hommes) en 1974 à plus de 36 ans aujourd'hui. Que s'est-il passé ?

Les chiffres qui interpellent

Commençons par ce que disent les données officielles[1]:

  • Taux de divorce: 45% en 2024 (contre ~10% en 1960)
  • Âge moyen au mariage: 36 ans en moyenne (vs 25 ans en 1974)
  • Célibat définitif: 30% des hommes nés en 1965 n'ont jamais été mariés à 50 ans (vs 14% pour les générations 1930)
  • Jeunes chez leurs parents: 50% des 15-29 ans vivent encore au domicile parental

Ce qui frappe, c'est que ce phénomène touche toutes les classes sociales. Certes, le célibat définitif des hommes non diplômés s'est accentué[2], mais même les plus diplômés peinent à construire des relations durables.

Le paradoxe du choix infini

En 2024, les 10 millions d'utilisateurs quotidiens de Tinder sont exposés en moyenne à140 profils par jour[3]. On pourrait penser que cette abondance facilite les rencontres. C'est l'inverse qui se produit.

Les chercheurs Pronk et Denissen ont mis en évidence un phénomène qu'ils appellent le"rejection mind-set"(état d'esprit de rejet)[4]. Leurs études montrent que :

"L'accès continu à un nombre virtuellement illimité de partenaires potentiels rend les gens plus pessimistes et plus enclins au rejet. Les participants ont commencé immédiatement à rejeter davantage de partenaires, avec une diminution moyenne de 27% des chances d'acceptation entre le premier et le dernier profil consulté."

Ce qui se passe est contre-intuitif : plus on a de choix, moins on est satisfait. C'est ce que les économistes appellent leparadoxe du choix. Face à 140 options quotidiennes, le cerveau adopte une stratégie de rejet plutôt que de sélection. La peur de "passer à côté de mieux" paralyse.

Les réseaux sociaux : poison lent pour les couples

Une fois le couple formé, les défis ne s'arrêtent pas. Les études sur l'impact des réseaux sociaux sont édifiantes[5]:

  • Lajalousie liée aux réseaux sociauxprédit une baisse de satisfaction conjugale un an plus tard
  • Les déclencheurs sont parfois dérisoires : un like sur une photo, un commentaire ambigu, un emoji mal interprété
  • Lasurveillance électroniquedu partenaire (consulter ses posts, sa liste d'amis) n'affecte pas directement la relation — mais la jalousie qu'elle génère, si

Une étude de l'Université de Pennsylvanie[6]a montré que limiter l'usage des réseaux sociaux à 30 minutes par jour réduisait significativement la solitude et la dépression. Les participants qui ont réduit leur consommation ont aussi vu diminuer leur FOMO (Fear Of Missing Out), cette anxiété de rater quelque chose.

Le piège économique : trop précaire pour s'engager

"On se met en couple quand on a un CDI et un appartement." Cette phrase, beaucoup de jeunes la prononcent. Et les chiffres leur donnent raison[7].

L'INSEE montre unlien très fort entre emploi stable et autonomie résidentielle. À 22,8 ans, un jeune sur deux a un emploi — et c'est exactement à cet âge qu'un jeune sur deux quitte le domicile parental. Mais cette moyenne cache des réalités très différentes :

  • Moins de 5% des moins de 25 ans sont propriétaires
  • Le taux d'effort (part du revenu consacrée au loyer) atteint32% pour un jeune seul à Paris
  • La période 2006-2017 montre un "report et une baisse des mises en couple et des naissances"

Comment s'engager dans une relation longue quand on ne sait pas si on aura un travail dans six mois ? Comment faire des projets à deux quand on vit en colocation par nécessité économique plutôt que par choix ?

L'individualisme : liberté ou piège ?

Le sociologue François de Singly résume bien la mutation[8]: ce qui a changé, c'est le rapport de l'individu au groupe. Le "je" passe avant le "nous". Mais attention :individualisme ne signifie pas égoïsme, même s'il peut y dériver.

Le paradoxe, c'est que le rêve d'amour et le rêve d'enfant n'ont jamais été aussi forts. Mais les conditions pour les réaliser sont devenues plus difficiles. Comme l'écrit le sociologue Jean-Claude Kaufmann :

"Une personne sur trois est célibataire aujourd'hui en France. À l'origine de cette situation : le rêve un peu fou de pouvoir rester soi après la formation du couple."

Le sociologue Zygmunt Bauman parle de "relations liquides"[9]: dans un contexte de modernité liquide, les individus sont effrayés par les engagements de longue durée. Résultat : le désir d'une relation affective et satisfaisante coexiste avec la volonté de rester libre — et avec la conscience que l'union peut se rompre à tout moment.

La disparition des lieux de rencontre

Où se rencontraient nos grands-parents ? À l'église, au bal du village, dans les associations, au travail. Aujourd'hui[10]:

  • 22%des couples se forment via des apps de rencontre
  • 17%via les réseaux sociaux (non dédiés aux rencontres)
  • 14%au travail
  • 12%à l'école

Les espaces de socialisation traditionnels se sont effondrés. L'Église catholique a vu sa pratique s'effondrer. Les associations peinent à recruter. Les bars et boîtes de nuit ne représentent plus que 12% des rencontres. Le travail à distance réduit encore les interactions.

Résultat : on se retrouve à chercher l'amour sur des applications conçues par des entreprises dont le modèle économique est problématique. Comme le note NPR[11]:

"Il y a une tension au cœur du modèle économique des apps de rencontre. Ce sont des entreprises qui veulent attirer un maximum d'utilisateurs et gagner de l'argent. Mais en même temps, le succès réel pour les utilisateurs signifie trouver l'amour et quitter l'application. Pour chaque match réussi, l'app perd non pas un, mais deux clients."

L'inversion de l'hypergamie : un changement silencieux

Un phénomène passe souvent inaperçu :l'inversion de l'hypergamie féminine[12]. Historiquement, les femmes avaient tendance à choisir des partenaires de statut social supérieur (plus diplômés, mieux rémunérés). Cette tendance s'est inversée.

Depuis les cohortes nées à la fin des années 1950, les couples où la femme est plus diplômée que l'homme sont devenus plus fréquents que l'inverse. Cette évolution va au-delà de ce qu'imposait simplement l'allongement des études féminines — elle traduit une modification des préférences.

Conséquence : le célibat définitif des femmes diplômées n'augmente plus, alors que celui des hommes non diplômés s'accentue. Le "marché conjugal" s'est reconfiguré, créant de nouveaux déséquilibres.

Les femmes initient 75% des divorces : que nous dit ce chiffre ?

Une donnée souvent citée : les femmes sont à l'initiative de plus de75% des divorces[1]. Comment l'interpréter ?

Plusieurs lectures sont possibles :

  • L'indépendance économique: les femmes peuvent désormais partir de relations insatisfaisantes (ce qui était souvent impossible avant)
  • Des attentes différentes: les études montrent que les femmes investissent davantage dans la qualité relationnelle et sont plus sensibles à sa dégradation
  • La charge mentale: le déséquilibre persistant dans la répartition des tâches domestiques peut user les couples

Ce chiffre ne dit pas que "les femmes abandonnent plus facilement". Il dit que, lorsqu'une relation ne fonctionne plus, ce sont plus souvent elles qui prennent la décision d'y mettre fin — peut-être parce qu'elles ont plus à y perdre en restant.

Ce qu'on peut en retenir

Les difficultés relationnelles actuelles ne sont pas qu'une question de "mauvaise volonté".Elles résultent d'une convergence de facteurs :

  • Technologiques: apps de rencontre qui créent un paradoxe du choix, réseaux sociaux qui alimentent jalousie et comparaison
  • Économiques: précarité qui retarde l'engagement, coût du logement qui maintient les jeunes chez leurs parents
  • Sociologiques: individualisme qui rend le "nous" plus difficile, disparition des espaces de rencontre traditionnels
  • Psychologiques: intolérance accrue à la frustration, idéalisation du partenaire "parfait"

Quelques nuances importantes :

  • On ne reste plus dans des couples toxiques ou violents — c'est un progrès
  • L'allongement de la vie en solo n'est pas toujours subi — certains le choisissent
  • Le mariage décline mais le désir de couple reste très fort

Ce qui ressort des études, c'est que le problème n'est peut-être pas detrouverla bonne personne, mais d'être devenu structurellement moins capable deconstruireavec quelqu'un. Le paradoxe du choix nous pousse au rejet. Les réseaux sociaux alimentent la comparaison permanente. La précarité empêche de se projeter. L'individualisme rend le compromis plus coûteux.

Et si la question n'était pas "Pourquoi je ne trouve personne ?" mais plutôt "Qu'est-ce qui, dans notre environnement, rend la construction d'une relation durable si difficile ?" Poser la question en ces termes permet de passer de la culpabilité individuelle à l'analyse des conditions collectives.

Les données clés en un coup d'oeil
Infographie - Pourquoi on n'arrive plus à être en couple : ce que disent les données

Sources and references

  • [1]INSEE, INED - Statistiques des divorces en FranceVoir la source
  • [2]INED, Milan Bouchet-Valat - L'inversion de l'hypergamie féminine au fil des cohortes en France (2015)Voir la source
  • [3]Pronk & Denissen - A Rejection Mind-Set: Choice Overload in Online Dating (2020)Voir la source
  • [4]Dr. Katiah Llerena - The Paradox of Choice: Navigating the Complex World of Dating (2024)Voir la source
  • [5]PMC/NCBI - Attachment Anxiety and Relationship Satisfaction in the Digital EraVoir la source
  • [6]University of Pennsylvania - No More FOMO: Limiting Social Media Decreases Loneliness and Depression (2018)Voir la source
  • [7]INSEE - Dans la métropole du Grand Paris, trois jeunes actifs sur dix vivent chez leurs parentsVoir la source
  • [8]François de Singly - "L'individualisme est un humanisme" (2005)Voir la source
  • [9]Zygmunt Bauman - "Liquid Love: On the Frailty of Human Bonds" (2003)Voir la source
  • [10]Statista - Lieux de rencontre des personnes en couple en France en 2022Voir la source
  • [11]NPR - The dating app paradox: Why dating apps may be worse than ever (2024)Voir la source
  • [12]Sciences Po / Cairn - Plus diplômées, moins célibatairesVoir la source

Share this article