Tucson, Arizona, printemps 1989 : vingt-deux juges, une caution, une question
Vingt-deux juges municipaux de Tucson acceptent une expérience en apparence anodine. On leur demande de remplir quelques questionnaires avant d'évaluer le dossier d'une prévenue fictive arrêtée pour racolage. La moitié répond à deux questions supplémentaires, glissées dans le lot : « Que se passera-t-il, selon vous, quand votre corps mourra ? » et « Quelles émotions l'idée de votre propre mort suscite-t-elle en vous ? » L'autre moitié ne voit jamais ces questions.
Puis chaque juge fixe, seul, le montant de la caution.
Le groupe contrôle propose en moyenne 50 dollars. Le groupe qui a été discrètement confronté à sa propre mortalité fixe une caution moyenne de 455 dollars — soit neuf fois plus [1]. Les magistrats n'ont pas été informés de l'hypothèse. Ils ne s'en souviennent pas une fois l'expérience terminée. Et pourtant l'effet est là, massif, reproductible dans les premières années qui suivent.
Une question se pose, dérangeante par sa simplicité : et si notre rapport à la mort influençait discrètement nos choix politiques, sans que nous en ayons jamais conscience ?
Poser le cadre : finitude, sacré et demande de protection
Cet article explore une hypothèse ancienne et mal connue : le désir de protection collective — État-providence, sécurité sociale, solidarité organisée — pourrait avoir des racines existentielles, bien au-delà du simple calcul économique.
Deux traditions de recherche convergent sur cette intuition.
La première est la psychologie expérimentale : depuis 1989, des centaines d'études ont mesuré ce que l'on appelle la mortality salience — la conscience activée de la mort — et ses effets sur les préférences politiques, morales et sociales.
La seconde est la sociologie de la sécularisation : quand la religion recule, quand la mort devient un tabou, où se déplace la demande de sens, de protection, de continuité ? Marcel Gauchet, Charles Taylor, Ernest Becker, Philippe Ariès ont chacun abordé cette question sous un angle différent.
Il faut nuancer immédiatement. Cet article ne prétend pas que les personnes favorables au socialisme auraient peur de mourir. Ce serait une caricature, et fausse. La thèse est plus subtile : dans quelle mesure les structures existentielles — notre rapport à la finitude, à la religion, à l'incertitude — influencent-elles nos demandes collectives de protection ? Et surtout : que ne savons-nous pas encore ?
Et si la peur de mourir expliquait (un peu) nos votes ?
Rosenblatt 1989 : l'expérience fondatrice
L'étude de Tucson a été publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology par Abram Rosenblatt, Jeff Greenberg, Sheldon Solomon, Tom Pyszczynski et Deborah Lyon [1]. Le protocole est devenu un classique : on active subliminalement la conscience de la mort chez des participants, puis on mesure leurs jugements sociaux, politiques ou moraux.
Les résultats initiaux forment un tableau frappant :
- Sanctions plus sévères envers les transgresseurs des normes morales
- Récompenses plus généreuses envers les défenseurs de ces normes
- Attachement renforcé aux symboles nationaux et religieux
- Hostilité accrue envers les « étrangers » culturels
- Préférence marquée pour les figures d'autorité charismatiques
L'effet ne disparaît pas quand on contrôle l'humeur, l'anxiété ou la fatigue cognitive. Il semble spécifique à la pensée de la mort.
La Terror Management Theory : un cadre théorique
Ces résultats s'inscrivent dans ce que l'on appelle depuis la Terror Management Theory (TMT), formalisée par Greenberg, Solomon et Pyszczynski en 1990 [3]. Ils se présentent comme les héritiers du psychanalyste et anthropologue Ernest Becker, Prix Pulitzer 1974 pour The Denial of Death [2, 10].
L'argument de Becker est célèbre :
« L'idée de la mort, la peur qu'elle inspire, hantent l'animal humain comme rien d'autre ; elles sont le ressort principal de l'activité humaine — une activité largement conçue pour éviter la fatalité de la mort, pour la surmonter en niant d'une manière ou d'une autre qu'elle est la destinée finale de l'homme. »
Selon la TMT, les êtres humains sont les seuls animaux à savoir qu'ils vont mourir. Cette conscience produit une anxiété potentiellement paralysante. Pour la gérer, les cultures humaines construisent des systèmes de significations partagées — religions, nations, idéologies, œuvres — qui offrent une forme d'immortalité symbolique. Quand la mort est rappelée, même subliminalement, l'individu s'accroche plus fortement à ces systèmes protecteurs.
La méta-analyse Burke, Martens, Faucher 2010
En 2010, Brandon Burke, Andy Martens et Erik Faucher publient dans Personality and Social Psychology Review une méta-analyse couvrant 277 expérimentations réalisées en vingt ans [4]. Leur résultat central :
- Effet moyen r = 0,35, soit ce que les psychologues appellent un effet « moyen à fort »
- Réplicabilité apparente dans 17 pays
- Sensibilité particulière aux contextes d'insécurité
En sciences humaines, un r de 0,35 est considéré comme notable. À titre de comparaison, c'est l'ordre de grandeur de la corrélation entre le niveau d'éducation des parents et celui des enfants.
L'effet « 11-Septembre » et l'étude Landau 2004
Après les attentats du 11 septembre 2001, Mark Landau et ses collègues ont répliqué le paradigme dans des conditions réelles [5]. L'article, provocateur dans son titre « Deliver Us from Evil », montre qu'un simple rappel de cette date active chez les Américains les mêmes effets qu'un amorçage mortel expérimental :
- Soutien accru à George W. Bush, y compris chez les électeurs démocrates auto-déclarés
- Adhésion renforcée aux politiques sécuritaires
- Glissement vers des figures perçues comme charismatiques et protectrices
La présidentielle de novembre 2004 s'est jouée à quelques points. Les auteurs ne prétendent pas expliquer le scrutin, mais identifient un ingrédient plausible : la saillance mortelle prolongée.
Le piège de l'interprétation : Burke, Kosloff, Landau 2013
Un travail postérieur vient tempérer ces résultats. Burke, Kosloff et Landau montrent en 2013 que l'amorçage mortel ne fait pas mécaniquement glisser vers la droite [6]. Il renforce l'idéologie dominante du sujet, quelle qu'elle soit.
Autrement dit :
- Un conservateur rendu conscient de sa mortalité devient plus conservateur
- Un libéral rendu conscient de sa mortalité devient plus libéral
- Un communautariste devient plus communautariste
La mort ne droitise pas : elle durcit. Elle ne convertit pas : elle amplifie. Cette nuance est cruciale pour la suite.
Dieu est mort, vive l'État ? La thèse du transfert du sacré
Nietzsche 1882 : l'annonce
Dans le Gai Savoir, aphorisme 125, Friedrich Nietzsche met dans la bouche d'un « homme insensé » la phrase la plus citée de la philosophie moderne :
« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! » [7]
Ce que Nietzsche diagnostique, ce n'est pas une simple baisse de la pratique religieuse. C'est l'effondrement d'un cadre de sens partagé. Une civilisation qui tue ses dieux doit inventer autre chose pour se tenir debout.
Marcel Gauchet : le christianisme, religion de la sortie de la religion
Dans Le désenchantement du monde (1985), Marcel Gauchet avance une thèse originale [8]. Le christianisme ne serait pas simplement une religion parmi d'autres, mais « la religion de la sortie de la religion ».
En plaçant le sacré dans un Dieu transcendant radicalement séparé du monde, le christianisme aurait permis — contre son gré — la désacralisation progressive de la nature, de la politique, puis de la société elle-même. L'Occident aurait construit la modernité à partir de ses prémisses religieuses, jusqu'à s'émanciper d'elles.
Conséquence centrale pour notre sujet : le recul de la religion ne laisse pas un vide neutre. Il redistribue les fonctions du sacré.
Charles Taylor : l'immanent frame
Le philosophe canadien Charles Taylor, dans A Secular Age (2007), parle de l'immanent frame [9]. C'est ce cadre de pensée moderne dans lequel, par défaut :
- Tout événement a une explication naturelle
- Le surnaturel est une option parmi d'autres, non une évidence
- Le sens de la vie doit être trouvé dans l'ici-bas
- La mort est un terme biologique, pas un passage
Taylor ne porte pas de jugement de valeur. Il décrit. Dans ce cadre, les anciennes consolations religieuses ne sont plus spontanément disponibles. La question du « que nous reste-t-il ? » devient existentiellement lourde.
Ernest Becker : les systèmes héroïques culturels
Pour Becker, l'humain a un besoin vital d'inscrire sa petite vie mortelle dans quelque chose de plus grand et de plus durable [10]. Les cultures offrent pour cela ce qu'il appelle des systèmes héroïques :
- La religion (immortalité littérale)
- La nation, la lignée, la patrie (immortalité par continuité)
- L'œuvre, l'art, la science (immortalité par trace)
- L'idéologie révolutionnaire (immortalité par histoire)
Quand un système héroïque s'effondre, l'individu ne cesse pas d'avoir besoin d'inscription. Il cherche ailleurs.
Chiffres : l'effondrement religieux européen
Les données sur la sécularisation française et européenne sont sans ambiguïté [11, 12] :
- Catholiques déclarés en France : 70 % en 1981, 32 % en 2018
- Personnes sans religion en France : 26 % en 1981, 58 % en 2018
- Sans religion en Europe (moyenne) : ~18 % en 2010, ~25 % en 2020
- Pratique dominicale catholique en France : estimée à 2 % de la population adulte en 2023
En deux générations, le paysage spirituel d'un pays s'est retourné. Paradoxalement, la demande de protection, de sens et de continuité, elle, ne disparaît pas. Elle se reconfigure.
La question est alors : quand le ciel se vide, où va la demande de protection ?
La mort interdite : Ariès, Gorer et le regard détourné
Philippe Ariès : concept de « mort interdite »
Dans L'Homme devant la mort (1977), l'historien Philippe Ariès cartographie un millénaire de rapports occidentaux à la mort [13]. Il distingue plusieurs âges :
- La mort apprivoisée du Moyen Âge (mort publique, collective, familière)
- La mort de soi (individualisation à partir du XIIᵉ siècle)
- La mort de toi (romantisme du XIXᵉ, mort de l'être cher)
- La mort interdite (XXᵉ siècle)
Le XXᵉ siècle occidental aurait inventé quelque chose d'inédit : une société qui cache la mort. Selon sa célèbre formule :
« La société a expulsé la mort, sauf celle des hommes d'État. »
Nous mourons à l'écart, et les vivants mentent aux mourants pour ne pas les « inquiéter ». Le deuil public, autrefois codifié, devient gênant.
Geoffrey Gorer : « The Pornography of Death »
En 1955, le sociologue britannique Geoffrey Gorer publie un essai court et visionnaire : The Pornography of Death [14]. Sa thèse tient en une phrase :
La mort est devenue au XXᵉ siècle ce que le sexe était au XIXᵉ : un tabou sur lequel on fantasme, qu'on exploite dans la fiction de masse, mais qu'on refuse de regarder dans la vie réelle.
Gorer observe une société anglaise d'après-guerre où les enfants ne voient plus leurs grands-parents mourir, où les corps disparaissent rapidement dans les pompes funèbres, où les mots mêmes (« défunt », « disparu », « parti ») évitent soigneusement de dire la chose.
Chiffres INSEE 2024 : où meurt-on aujourd'hui en France ?
Les données les plus récentes confirment le diagnostic [15] :
| Lieu de décès (France, 2024) | Part |
|---|---|
| Établissement de santé (hôpital, clinique) | 52 % |
| Domicile | 29 % |
| Établissement médico-social (EHPAD principalement) | 16 % |
| Autre (voie publique, lieu de travail...) | 3 % |
Autrement dit : 68 % des décès ont lieu hors du domicile, dans des espaces institutionnels où l'on délègue à des professionnels l'accompagnement de la fin.
Au début du XXᵉ siècle, les proportions étaient très exactement inverses. L'écrasante majorité mourait chez soi, entourée de la famille, parfois en présence des enfants. La mort faisait partie du quotidien domestique.
Le paradoxe moderne
Ariès et Gorer décrivent un paradoxe qui nous concerne directement :
- Moins la mort est visible au quotidien
- Plus elle angoisse quand elle ressurgit (pandémies, attentats, diagnostic grave)
- Plus la société cherche à l'externaliser (hôpital, EHPAD, pompes funèbres spécialisées)
- Plus elle devient insupportable lorsqu'on doit enfin la regarder
La société technologique produirait ainsi une fragilité existentielle nouvelle, où la conscience refoulée de la finitude se cherche des canaux de gestion collective.
Tony Walter : un « revival » contemporain
Il faut nuancer. Le sociologue britannique Tony Walter publie en 1994 The Revival of Death [16], où il identifie un contre-mouvement :
- Le développement des soins palliatifs depuis les années 1970
- Le mouvement hospice (cicely saunders)
- La montée du directives anticipées (loi Leonetti 2005, Claeys-Leonetti 2016 en France)
- Une parole publique renouvelée sur le deuil
La mort « reviendrait » dans la conversation — mais de manière technicisée, médicalisée, bioéthique. Nous ne retrouvons pas la familiarité paysanne du XVIIᵉ siècle. Nous construisons autre chose.
Les données empiriques : religion et État-providence, vases communicants ?
Scheve et Stasavage 2006 : la corrélation internationale
En 2006, les politistes Kenneth Scheve et David Stasavage publient une étude sur 54 pays [17]. Leur résultat, robuste à de nombreux contrôles :
- +3 points sur l'échelle « importance de Dieu dans la vie »
- = -6 % de dépenses sociales en pourcentage du PIB
Autrement dit, plus une population déclare la religion importante, moins l'État dépense proportionnellement pour la protection sociale. Cette corrélation tient après contrôle du PIB par habitant, du régime politique et de la composition démographique.
Les auteurs proposent une interprétation précise : la religion offrirait une assurance existentielle (salut individuel, entraide paroissiale, sens de l'épreuve) qui rendrait la demande d'assurance collective moins pressante.
Huber et Stanig 2011 : la coalition paradoxale
John Huber et Piero Stanig formalisent en 2011 un modèle politique étonnant [18]. Dans les pays à religion organisée forte, on observerait une coalition entre riches et pauvres religieux contre la redistribution.
Le mécanisme :
- Les riches s'opposent à la redistribution pour des raisons fiscales classiques
- Les pauvres religieux s'y opposent parce qu'ils perçoivent l'État comme un concurrent idéologique (laïque, « moralement ambigu ») de l'institution religieuse qui les aide
- Cette coalition isole les pauvres non-religieux, favorables à la redistribution mais minoritaires
Ce modèle aide à comprendre des situations politiques apparemment paradoxales, comme celle de l'Amérique évangélique.
Tableau comparatif : dépenses sociales OCDE SOCX 2023
| Pays | Dépenses sociales publiques (% PIB) | Publique + privée obligatoire |
|---|---|---|
| France | 31,6 % | 34,3 % |
| Finlande | 30,7 % | 31,1 % |
| Italie | 30,1 % | 30,5 % |
| Belgique | 29,0 % | 30,5 % |
| Allemagne | 26,7 % | 28,5 % |
| Danemark | 27,0 % | 27,9 % |
| Moyenne OCDE | 21,1 % | — |
| Royaume-Uni | 22,1 % | 22,7 % |
| États-Unis | ~18 % | 30,7 % |
| Corée du Sud | 14,8 % | 15,9 % |
Source : OCDE, Social Expenditure Database (SOCX) 2023 [22].
Le cas américain est révélateur. En dépenses publiques seules, les États-Unis apparaissent peu protecteurs. En dépenses totales incluant les assurances santé privées obligatoires via l'employeur, la somme atteint 30,7 % du PIB — comparable aux niveaux européens.
Pew 2025 : la croyance en l'au-delà
Les données Pew Research sur la croyance en une vie après la mort donnent un panorama international [19] :
- Médiane mondiale : 64 % de croyants en une vie après la mort
- Indonésie : 85 %
- États-Unis : 70 %
- Pays-Bas : 51 %
- Espagne : 47 %
- France : estimée autour de 40 %
- Japon : 37 %
Corrélation intéressante mais non mécanique : les pays à faible croyance en l'au-delà ne sont pas systématiquement ceux à plus fort État-providence. Le Japon, peu croyant, a un système social moins généreux que la France ou la Finlande.
Interprétation prudente
Une corrélation robuste existe donc entre recul religieux et montée des dépenses sociales, mais la causalité reste discutable. Il existe au moins trois lectures possibles :
1. La sécularisation cause la demande de protection sociale (substitution) 2. L'État-providence cause le recul religieux (concurrence institutionnelle) 3. Un facteur tiers — modernisation industrielle, élévation du niveau de vie, urbanisation — cause les deux indépendamment
Les données seules ne tranchent pas.
Cinq raisons de ne pas sur-conclure
Cette section est la plus importante de l'article. Un lien existe, documenté par des décennies de recherche. Mais ce lien est modeste, conditionnel et fragile. Voici cinq raisons sérieuses de s'en méfier.
Many Labs 4 (2022) n'a pas répliqué l'effet fondateur
En 2022, une équipe internationale coordonnée par Richard Klein publie les résultats d'un effort de réplication massif dans Collabra: Psychology [20]. L'expérience : 17 laboratoires, 1 550 participants, protocole identique à celui de Rosenblatt 1989.
Résultat : aucun effet significatif de la saillance mortelle sur les comportements mesurés.
Ce n'est pas une étude isolée. La crise de réplication en psychologie sociale touche de nombreuses théories qui semblaient solides : le priming d'âge, l'ego depletion, le power pose. Une bonne partie de la littérature TMT pourrait appartenir à cet ensemble fragile.
Deux lectures possibles :
- Lecture pessimiste : l'effet initial était un faux positif, amplifié par le biais de publication
- Lecture prudente : l'effet existe mais dépend de conditions (culturelles, contextuelles, temporelles) mal comprises qui ne sont plus réunies aujourd'hui
Dans les deux cas, on ne peut plus citer Rosenblatt 1989 comme une vérité établie. On peut au mieux dire : « voici ce qui avait été observé ».
Le casse-tête américain
Les États-Unis posent un défi frontal à la thèse de substitution :
- 70 % des Américains croient en une vie après la mort
- 63 % prient au moins hebdomadairement
- ~18 % du PIB en dépenses sociales publiques
- 30,7 % du PIB en incluant les assurances privées obligatoires
Si la religion « remplaçait » la protection sociale, on attendrait une société américaine peu protégée. Or elle l'est différemment. La protection est privée plutôt que publique, communautaire plutôt qu'étatique, mais elle existe.
Conclusion : la religion ne concurrence pas mécaniquement l'État-providence. Elle peut le compléter, voire le configurer autrement. La thèse de substitution ne fonctionne que dans certains contextes européens spécifiques.
Causalité inversée plausible
Un des pièges classiques des études de corrélation est l'inversion causale. Et si c'était l'État-providence qui causait le recul religieux, et non l'inverse ?
Le mécanisme est plausible :
- Quand la Sécurité sociale couvre la maladie, on n'a plus besoin de prier pour guérir
- Quand les retraites garantissent la vieillesse, on n'a plus besoin des enfants comme assurance intergénérationnelle (et donc de la morale familiale religieuse)
- Quand l'école publique laïque prend en charge l'éducation, le rôle socialisateur de la paroisse s'érode
- Quand les funérailles civiles deviennent disponibles, le monopole symbolique du prêtre tombe
Dans cette lecture, la modernité étatique aurait produit la sécularisation, non l'inverse. Nous aurions inversé la flèche causale.
Peter Berger s'est rétracté
C'est sans doute l'épisode le plus instructif de la sociologie de la religion contemporaine. Peter Berger, sociologue austro-américain, est dans les années 1960 le grand théoricien de la thèse de la sécularisation. Son livre The Sacred Canopy (1967) annonce un retrait inéluctable du religieux sous les coups du pluralisme moderne.
Trente ans plus tard, en 1999, le même Peter Berger publie un livre au titre explicite : The Desecularization of the World [21]. Il y écrit :
« Le monde d'aujourd'hui, à quelques exceptions près, est aussi furieusement religieux qu'il l'a jamais été, et en certains endroits il l'est plus que jamais. Ce qui veut dire qu'un ensemble entier de travaux d'historiens et de sociologues (...) est, pour l'essentiel, faux. »
Berger identifie deux exceptions à la vitalité religieuse mondiale : l'Europe occidentale et les élites intellectuelles mondialisées. Pour le reste de la planète — évangélisme latino-américain, islam en expansion, hindouisme politisé, pentecôtisme africain, orthodoxie russe revitalisée — la sécularisation n'a pas eu lieu.
Cette rétractation invite à la prudence : ce que nous percevons comme « la marche de l'histoire » est parfois une simple particularité régionale.
L'effet TMT est réversible par la « compassion »
Dernière nuance, capitale. Eva Jonas et ses collègues (2008), puis Burke, Kosloff et Landau (2013), ont raffiné le protocole TMT [6]. Leur découverte :
L'amorçage mortel ne produit pas automatiquement de la fermeture ou de l'autoritarisme. Il renforce les valeurs dominantes saillantes de l'individu au moment de l'amorçage.
Trois cas de figure :
- Valeurs conservatrices saillantes → durcissement conservateur
- Valeurs libérales saillantes → durcissement libéral
- Valeurs de compassion, tolérance, universalisme saillantes → ouverture renforcée, pas fermeture
Un libéral mortalité-saillant à qui l'on rappelle préalablement l'importance de la tolérance devient plus tolérant, pas moins.
La conclusion est philosophiquement importante : la conscience de la mort n'a pas de signification politique intrinsèque. C'est un amplificateur qui travaille sur ce qui est déjà là. Elle ne pousse pas à droite, pas à gauche, pas vers l'autoritarisme. Elle pousse à plus de ce qu'on est déjà.
Ce qu'on peut en retenir
Un lien existe entre structures existentielles et demandes de protection collective. Il est documenté par plusieurs décennies de recherche, trois disciplines convergentes (psychologie expérimentale, sociologie de la religion, histoire des mentalités) et des corrélations internationales robustes. Mais ce lien est modeste, conditionnel et partiellement contesté.
La sécularisation transforme les demandes de protection, elle ne les crée pas de toutes pièces. Les humains cherchaient déjà à se protéger avant que la religion ne recule ; ils continueront à le faire dans des configurations institutionnelles nouvelles. L'État-providence n'est pas le produit direct d'une angoisse de mort, mais il occupe partiellement certaines fonctions que la religion assurait : organiser la solidarité face au malheur, garantir une continuité au-delà de la précarité individuelle, offrir un récit d'appartenance.
Il hérite partiellement du sacré — il finance, il organise, il protège. Mais il ne console pas. Il ne dit pas pourquoi un enfant meurt, ni ce qu'il y a après, ni comment faire sens d'une vie interrompue. Ces fonctions symboliques n'ont pas de guichet administratif.
Enfin, il faut absolument distinguer tendance statistique modérée et déterminisme individuel. Même si une corrélation existe entre sécularisation et demande de protection sociale à l'échelle des pays, elle ne permet pas de dire quoi que ce soit d'un individu particulier. Une personne favorable à un État-providence fort peut être profondément croyante, ou au contraire sereinement athée, ou simplement convaincue par des arguments économiques d'efficacité. La statistique de masse ne décide jamais de la biographie.
Ce que cet article a voulu faire, ce n'est pas résoudre la question, mais la poser proprement — avec ses données, ses nuances, ses zones d'ombre. À chacun, ensuite, d'en faire ce qu'il voudra.
« Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser », écrivait Pascal dans les Pensées. Aucun État-providence, si généreux soit-il, ne fera l'économie pour nous de ce que Pascal appelait notre « condition misérable et mortelle ». Il peut financer nos soins palliatifs — il ne tiendra pas notre main. Reste à savoir qui le fera, quand la paroisse n'est plus là, quand la famille est loin, quand le sens commun du sacré s'est dissous. Peut-être est-ce la question politique la plus profonde de notre temps, et elle n'a pas encore de réponse.
