J'ai fait un exercice simple cette semaine : j'ai cherché qui possède les 5 médias que je consulte quotidiennement. Vous savez, ces journaux dont je lis les titres le matin, ces chaînes d'info que je lance en boucle. Je pensais trouver des groupes de presse, des fondations. La réalité m'a surpris.
Cinq minutes de recherche ont suffi pour découvrir que derrière mes sources d'information habituelles, on retrouve toujours les mêmes noms. Pas des journalistes. Pas des entreprises de presse historiques. Non. Des milliardaires. Des industriels. Des hommes d'affaires dont l'activité principale n'a rien à voir avec l'information.
La carte des propriétaires : qui détient quoi ?
En France, neuf milliardaires possèdent environ 90% des médias de grande diffusion. Ce n'est pas une théorie du complot, c'est une réalité documentée et publique.
Vincent Bolloré
Contrôle le groupe Vivendi : CNews, C8, Canal+, Europe 1, Le JDD, Paris Match, et les magazines Prisma Media. Cet industriel breton a bâti sa fortune dans la logistique, les ports africains et les plantations.
Famille Dassault
Possède Le Figaro et Le Figaro Magazine. Cette famille tire sa fortune de l'aviation militaire. Dassault Aviation vend des Rafale à l'export. Le même groupe qui informe sur les questions de défense fabrique les avions de combat.
Xavier Niel
Fondateur de Free, détient Le Monde, L'Obs, Télérama, Courrier International. Cet entrepreneur du numérique possède donc le quotidien considéré comme le journal de référence en France.
Patrick Drahi
Contrôle BFM TV, RMC, L'Express via le groupe Altice. Possède aussi SFR, un opérateur télécom majeur.
Bernard Arnault
Homme le plus riche du monde, patron de LVMH, détient Les Échos et Le Parisien. Le luxe et l'information cohabitent dans le même portefeuille.
François Pinault
Rival d'Arnault dans le luxe avec Kering (Gucci, Saint Laurent...), possède Le Point.
Daniel Kretinsky
Milliardaire tchèque, a racheté Marianne, Elle, Télé 7 Jours. Sa fortune provient de l'énergie, notamment du charbon.
Cette concentration est unique en Europe occidentale. Nulle part ailleurs un si petit nombre de fortunes privées ne contrôle une part aussi importante de l'information.
La question qui dérange
Une fois cette carte dressée, une question devient inévitable : un journal peut-il vraiment critiquer son propriétaire ? Peut-il enquêter librement sur ses activités, dénoncer ses pratiques ?
Prenons un exemple concret : comment Le Figaro peut-il traiter objectivement des ventes d'armes françaises à l'étranger quand sa famille propriétaire fabrique les avions de combat concernés ?
Autre situation délicate : quand Bernard Arnault rachète Le Parisien, peut-on encore espérer des enquêtes approfondies sur les conditions de travail dans l'industrie du luxe, ou sur l'optimisation fiscale des grands groupes ?
La publicité ajoute une couche de complexité. Les grands groupes industriels sont aussi de gros annonceurs. Critiquer Total, Renault ou Airbus, c'est risquer de perdre des millions en contrats publicitaires.
Pourquoi des milliardaires achètent-ils des médias ?
Si la presse n'est pas rentable, pourquoi des hommes d'affaires rationnels y investissent-ils des centaines de millions ?
- L'influence. Posséder un média, c'est avoir accès aux décideurs politiques. C'est pouvoir façonner l'agenda public, mettre certains sujets en avant, en enterrer d'autres.
- La protection. Un média peut défendre son propriétaire en cas de crise. Il peut minimiser un scandale, orienter la couverture d'une affaire judiciaire.
- Le "soft power". Posséder Le Monde ou Le Figaro confère un statut social, un accès aux élites, une forme de respectabilité culturelle.
- Les avantages fiscaux. Les dons aux médias bénéficient du régime du mécénat : 60% de réduction d'impôt.
Comment le vérifier soi-même
Toutes ces informations sont publiques et vérifiables :
- "Médias Français, qui possède quoi" - Carte interactive du Monde Diplomatique
- Acrimed - Analyses détaillées sur la concentration médiatique
- Reporters Sans Frontières - Rapports annuels sur le pluralisme
Faites l'exercice vous-même. Prenez trois médias que vous consultez régulièrement. Cherchez "propriétaire de [nom du média]". Vous serez surpris de voir à quelle vitesse les mêmes noms reviennent.
Diversifier ses sources
Face à cette concentration, que peut faire un lecteur responsable ?
- Les médias indépendants : Mediapart (uniquement sur abonnements, sans publicité), Le Canard Enchaîné (appartient à ses salariés), Blast (financé par dons).
- Les médias coopératifs : Alternatives Économiques, Basta!
- La presse étrangère : Le Guardian, El País, la NZZ offrent un regard extérieur précieux sur la France.
- Croisez systématiquement les sources : sur un sujet important, lisez au moins trois médias différents, de propriétaires différents.
Savoir qui informe
L'information est trop importante pour ne pas savoir qui la produit. Connaître le propriétaire d'un média ne disqualifie pas automatiquement son contenu. Des journalistes intègres travaillent dans tous les titres. Mais cette connaissance nous rend plus lucides, plus critiques, plus exigeants.
Elle nous rappelle aussi notre responsabilité. Chaque clic, chaque achat, chaque abonnement est un vote. Nous décidons, collectivement, quel journalisme survit.
Alors, maintenant que vous savez qui possède votre journal préféré, que comptez-vous en faire ?
